Dolorida et Rosario avaient commandé un souper singulier : du saucisson et de la salade russe, du poulet et, pour la fin, des moules marinières…
Nous étions seuls. Nous pensâmes à en profiter, et nous nous approchâmes de nos convives. Mais, au lieu d’être faciles, d’autant plus que nous ne recherchions qu’une mince faveur, nos deux soupeuses, se levant, se mirent à se défendre avec furie.
Raymond avait posé un baiser sur les lèvres de Dolorida, elle le cracha en rugissant comme une petite sauvage. Il continuait, il effleurait son corsage d’une main hardie : le sang aux joues, un éclair passant dans ses yeux, elle saisit un couteau, elle avait senti l’offense comme une duchesse. Ce naturel, ce feu me ravissaient. Ils excitaient Raymond qui, en outre, ayant conscience du ridicule, en serait devenu brutal… Quant à moi, mes attaques étaient repoussées avec perte. Rosario criait et me pinçait.
Mauvais début.
Il y eut une trêve. Nous nous regardions, Raymond et moi ; nous avions senti que nous étions joués, ce serait un souper blanc. Tout de même, il était sot de se voir ainsi tenus en respect par deux petites danseuses de café-concert. Notre dépit s’augmentait de l’idée que notre défaite serait publique : la porte ne fermant pas, on entendait tout de la buvette et des loges voisines, on allait faire des gorges chaudes de notre aventure… Déjà chaque éclat de rire de l’Espagnol et de la Française nous semblait s’adresser à nous. Et nous croyions saisir, sur la figure du garçon, un air qui nous donnait envie de le jeter dehors.
Cependant, maintenant que les plats étaient sur la table, les deux enfants se précipitaient dessus avec un appétit de louveteaux affamés. Sans doute, n’avaient-elles pas mangé depuis trois jours, leurs yeux brillaient, elles dévoraient, elles avalaient tout avec une gloutonnerie prodigieuse. Rosario mordait à même le pain, mettait les doigts dans la sauce, empoignait les os de poulet et les suçait. Elles étaient sales comme des gosses en tablier qui, les mains tachées d’encre et les ongles noirs, mangent leurs tartines de confiture en s’en barbouillant la figure. Rosario n’avait d’yeux que pour son assiette, elle se léchait les doigts et ne faisait plus attention à rien… J’allongeais vers elle une main libertine, qu’elle chassait rapidement d’un coup de fourchette.
Pour Dolorida, elle ne s’était arrêtée qu’un instant, et pour dire : « Mousieu, voulez-vous donner un bifteck à ma mère ? » Nous avions répondu : « Ta mère est là ? Va la chercher. » Si nous tâtions de l’entremise de la mère ?… L’enfant n’avait pas riposté et s’était remise à manger. Raymond la regardait avec mécontentement, le nez long d’une aune. Ses tentatives ayant été déjouées complètement, il avait renoncé, mais avec l’envie de gifler sa rebelle. Nous attendions dans un piteux silence. Nous pensions : « Alors, que cela finisse vite ! Qu’elles se bourrent et s’en aillent… »
Cependant, nous avions réglé la note. Et elles, la dernière bouchée à peine avalée, poussant la porte, s’étaient enfuies, sans même nous dire au revoir. Nous sautâmes dehors, doublement vite, car nous avions hâte d’échapper aux regards du café.
Dans la rue, nous les aperçûmes à la lumière d’un réverbère, marchant aux côtés d’une grosse femme qui avançait lentement.