— Tu rentrerais, et puis tu sais bien que tu ne pourrais pas dormir. Alors tu t’embêterais encore plus qu’ici. Moi, maintenant, je ne peux plus m’endormir que quand il fait jour. J’ai déjà voulu passer toute une nuit chez moi, toute seule, comme les rentières, pour dormir : je ne peux pas. A minuit, il faut que je me lève et que je vienne ici. Y a pas, j’en ai besoin. J’ai ça dans la peau maintenant.
— Oui, mais c’est quand il faut rentrer seule, après avoir attendu ici toute la nuit pour rien !… Moi, ça me rend folle.
— Qu’est-ce que vous voulez ! Il y a tant de femmes, il n’y a que de ça, sur les boulevards, dans les cafés, partout !
— Et puis on commence si jeune, maintenant !
— Enfin, pour les soirs qu’on s’embête, on a du bon temps… Vois-tu qu’on redeviendrait ouvrière ! Ah mince ! j’aime mieux travailler sur le dos ! On gagne plus de pognon et c’est moins fatigant. Ah non ! travailler ! se lever de bonne heure ! sortir le matin !… et gagner trois francs par jour !
— C’est possible. Mais quelquefois aussi on a un petit homme qu’on aime bien. On croit à tous ses boniments. On est jeune.
— Oui, seulement ton petit homme te plaque salement en te laissant un souvenir.
— Des fois. En tous cas, j’aimerais encore mieux en être là qu’où j’en suis. Non, il a bien raison celui qui dit que quand on veut se mettre putain, faut s’établir Chaussée-d’Antin ! Moi je m’ennuie. Je ne peux plus aimer personne.
— La blague ! T’en trouveras cinquante pour un pour te laisser faire.
— Ah non ! merci ! je ne veux pas d’un mec ! Ces hommes-là, ça me dégoûte ! Je ne comprends pas qu’une femme paie pour un homme, et un homme qui ne fait rien, et qui vit de la femme, c’est pas un homme.