Le fils cadet a quinze ans; la soeur en a treize; la mère est encore valide: ils travailleront, direz-vous. Mais vous oubliez, ou peut-être vous ne savez pas qu'en ce temps-là le travail était chose considérée comme déshonorante pour les gens de sang noble. Tout gentilhomme qui prenait des terres en louage, qui ouvrait boutique, ou qui mettait, moyennant salaire, le pied dans un atelier, devenait, aux yeux du monde où il était né, une sorte de créature dégradée, abjecte, un roturier enfin, et c'était tout dire.
Le gentilhomme pouvait être militaire, magistrat ou prêtre. Mais, même pour vivre, il lui était interdit de travailler de ses mains. Et, Dieu le sait, la force du préjugé était alors si grande, que les exemples de dérogeance étaient extrêmement rares.
Sans doute, si notre jeune cadet n'avait dû penser qu'à lui, il se fût aisément tiré d'affaire: car il lui eût suffi de rejoindre la première compagnie d'hommes d'armes, où son nom l'eût fait bien recevoir. Mais force lui eût été de quitter sa mère et sa soeur, auxquelles alors il n'aurait aucunement pu venir en aide. Il n'osa pas y songer.
Or il se trouvait qu'une exception, une seule, était faite à la loi générale: une ordonnance royale, inspirée, soit par une juste appréciation des services marquants que rendait cette meurtrière industrie, soit par le désir d'ouvrir un moyen particulier d'existence aux nobles sans fortune, une ordonnance royale avait décidé que la pratique de l'état de verrier, loin d'entraîner la déchéance des titres de noblesse, ne ferait, en quelque sorte, que les consacrer. Les gentilshommes verriers sont d'ailleurs célèbres dans l'histoire.
Notre pauvre fils de famille emmène donc sa mère et sa soeur dans un pays où était une verrerie, se présente, est agréé comme simple apprenti d'abord, et le peu qu'il gagne permet d'attendre sans trop de privations l'époque où il aura le titre et le salaire d'ouvrier. Cette époque venue, il est cité comme un des plus habiles, des plus courageux travailleurs de l'atelier; et la petite famille retrouve une heureuse et paisible aisance.
Mais le métier est rude; et le brave garçon qui l'avait choisi pour l'amour de sa mère et de sa soeur n'était pas d'une nature fort robuste. Du jour où il dut chaque matin prendre place, pendant plusieurs heures, devant la bouche ardente du fourneau, au lieu de n'y venir que pour suppléer d'aventure l'ouvrier auquel on l'avait donné pour aide, sa santé s'altéra. Et la mère s'en apercevant:
«Cette profession te tuera, disait-elle alarmée; il faut la quitter.
—Mais alors comment vivrons-nous? répliquait le brave enfant.
—A la garde de Dieu! soupirait la mère.
—Eh bien! nous verrons, mère; nous verrons.»