ATAR-GULL.

C'était le soir... le jour baissait... le colon venait de terminer son modeste repas, et comme il était dans l'impossibilité de marcher et même de se servir de ses mains, étant paralysé, son noir, l'ayant bien et dûment posé et encaissé dans son grand fauteuil... l'avait roulé tout près de la fenêtre, d'où M. Wil aimait à voir encore les dernières lueurs du soleil dorer les fleurs pourpres de ses capucines, et étinceler sur ses épais carreaux....

Cette atmosphère enflammée des feux d'un soleil à son déclin, ces fleurs pâles et froides qui brillaient pour quelques minutes d'un vif et brûlant éclat, rappelaient au pauvre colon son beau ciel de la Jamaïque, ses palmiers si verdoyants, ses aloës parfumés, ses camélias fleuris, toute cette végétation si puissante et si forte... et puis aussi peu à peu venaient se grouper sous ses arbres gigantesques sa bonne et tendre femme... sa douce Jenny... son loyal et franc Théodrick.... C'est alors qu'il pensait avec amertume à leurs longues promenades du soir après la prière, à leur joie innocente, à ces fêtes tumultueuses, bruyantes, qu'il donnait pour sa fille, à ses naïves caresses, à sa gaîté si folle... et enfin à tout cet avenir de bonheur, de richesse et d'amour, flétri, tué en moins de deux ans par une si inconcevable fatalité....

Car il se voyait, lui, un des plus riches planteurs de la Jamaïque, réduit à vivre des aumônes d'un nègre, d'un esclave, qui partageait avec lui, Tom Wil, une misérable chambre, triste et obscure, avec lui, dont les magnifiques et vastes habitations étaient autrefois couvertes d'hommes qui tremblaient à sa voix....

Quels souvenirs!

Aussi, sa pâle figure s'assombrissait de plus en plus, et les rayons obliques du soleil, qui l'éclairaient fortement, en faisaient ressortir encore l'expression mélancolique, et lui donnaient un aspect de tristesse indéfinissable, de chagrin profond, de regret amer, qui eussent attendri l'âme la plus atroce....

Bientôt des larmes coulèrent de ses yeux, et il laissa tomber sa tête chauve et vénérable dans ses mains tremblantes, puis s'ensevelit dans une sombre méditation.

La nuit était tout-à-fait venue.

Atar-Gull alla soigneusement fermer la porte qui donnait sur l'escalier, poussa les verroux et prit la même précaution pour celle qui ouvrait sur la chambre où était son maître....

Il alluma une lampe qui ne jetait qu'une clarté faible et douteuse, s'approcha du colon, toujours absorbé dans ses pensées, et le contempla un instant!...