Le Parisien, blasé sur les colonies, les négresses et les mulâtresses, ne fut pas fâché de changer un peu, comme il le dit lui-même, et à peine le brick eut-il été amarré, bord à quai, près la porte de Mer, que mon damné Mathieu, riche de trente francs, fut à bord d'un seul bond, crânement coiffé d'un petit chapeau de paille à forme et à bords très-bas, et vêtu d'un pantalon blanc et d'une veste bleue à boutons à ancres, le col de la chemise retenu par une colossale graine d'Amérique, don d'amour d'une de ces dames du Fort-Royal, Martinique.
Il est impossible de ne pas déclarer que le Parisien était doué d'une prodigieuse faculté philologique. Son procédé était simple et le mettait à même de résoudre toutes les difficultés, sans exception de langues ou d'idiomes.
Voici quelle était sa méthode: avait-il à demander sa route à un Anglais, le Parisien, imitant assez bien le ridicule palois que l'on prête aux insulaires dans toutes nos farces, disait bravement: «Jé vodrais savoir lé chémin à moi.» S'adressait-il à un Allemand, l'accent suivait une légère modification; à un Italien, à un Américain, la même chose. Il est vrai de dire que cette méthode restait quelquefois incomplète, que souvent même les étrangers, qui l'eussent peut-être compris s'il eût parlé clairement français, devenaient sourds à ce bavardage inintelligible.
Alors le Parisien assurait qu'il y avait entêtement, mauvaise éducation ou rivalité nationale. Toujours est-il que Mathieu n'avait point éprouvé cet embarras, cette timidité qu'un étranger ressent toujours lorsqu'il se trouve dans un pays dont il ignore le langage.
Aussi le Parisien marchait-il aussi ferme, aussi droit en passant sous la porte de Mer, à Cadix, que s'il eût pâli sept ans sur la grammaire de Rodriguez y Berna, ou à Badajoz, à Tolède.
Mathieu se trouva sur la place aux Poissons; le coup-d'œil lui plut: cette multitude animée, ces costumes pittoresques, ces hommes à petits chapeaux et à longs manteaux bruns, ces femmes du peuple chaussées de satin ou de soie, ces petits pieds, ces jupons courts, ces basquines collantes aux hanches, ces fleurs naturelles jetées avec goût dans des cheveux noirs et épais; enfin, que dirai-je? l'allure, la marche, le solero, tout cela excitait fortement l'attention du Parisien, qui comparait mentalement ces beautés andalouses aux filles de couleur des Antilles..., et ne se pressait pas de terminer ses parallèles, les preuves lui manquant.
Comme il passait au bas de l'escalier qui conduit aux remparts, il leva les yeux, et vit au milieu de cette escala une femme qui montait fort vite les dernières marches; cette ascension rapide permettant au Parisien d'entrevoir une jambe faite au tour et un pied andalou, il monta l'escalier avec autant de prestesse; et comme il avait plus d'assurance que de timidité, il s'approcha familièrement et regarda la jeune fille, car c'était une jeune fille, regarda la jolie fille sous le nez; et ne sachant pas de quelle manière dénaturer sa langue pour en faire un patois espagnol, il se contenta d'un infinitif, et lui dit: «Espagnole, vous être belle femme.» La jeune fille rougit, se prit à sourire, et doubla le pas en abaissant sa mante.
—Où diable aurais-je appris l'espagnol?—se demanda le Parisien, certain d'avoir été compris, et suivant à grands pas sa nouvelle conquête. Presque en face de la douane, sa conquête descendit, tourna la tête, regarda le Parisien, et traversa la petite place de la Torre pour entrer dans la rue de Tideo.
Le Parisien, animé, exalté, enthousiasmé, charmé, suivit.... Il allait traverser la rue, lorsque des chants d'église se firent entendre, et une longue file de pénitents blancs déboucha d'une rue voisine.
À la tête du cortège étaient de longues lanternes, puis des bannières, puis des reliques, puis des châsses, puis des fleurs, puis le Saint-Sacrement, puis le gouverneur.