Puis s'interrompant—et secouant sa jolie tête d'un air de fierté... «Vois-tu, mon Roméro, disait Méina, vois-tu que je la sais, ta lettre? car le souvenir m'est resté pour tout ce qui est toi;—mais, depuis que nous sommes seuls sur la terre, j'ai oublié tout le reste, Roméro...—Ma mère? je ne me souviens plus de ma mère...—mon enfance? je ne me souviens plus de mon enfance,... parce que tu n'étais pas là, toi,—et qu'il me semble que toujours, toujours j'ai été comme maintenant, seule au monde avec toi.»

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Et c'est don Balthazar qui entendait tout cela.—Aussi trouvant un jour ce supplice au-dessus de ses forces, et ne voulant pas devenir fou à son tour, don Balthazar alla consulter un savant praticien qui avait un secret infaillible pour guérir les fous,—moyennant beaucoup d'argent.—L'homme habile vint voir Méina, et dit,—qu'il y avait de l'espoir!!!—aussi le misérable piqua ce joli corps de mille façons, coupa les longs cheveux bruns de cet ange, pour lui mettre un horrible topique sur la tête, disjoignit presque ses membres délicats, par d'affreuses secousses électriques;—et à chaque gémissement de la pauvre femme, le savant répondait en frottant ses grandes mains osseuses:—tout va bien. Oh, voyez-vous, seigneur Balthazar, c'est que mes moyens sont sûrs...—Tout allait bien en effet,.. oh bien... car la mémoire commençait à revenir;—et pourtant don Balthazar éperdu... à genoux... rien qu'en voyant les regards que Méina lui jetait en passant ses mains sur ses yeux, comme si elle se fût éveillée d'un songe...—Don Balthazar eût tout donné pour qu'elle redevînt folle...—Mais il n'était plus temps;—les beaux secrets du savant n'allaient pas si loin, il fallait Roméro pour cela...

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Et à mesure que la mémoire revenait à Méina, ses yeux si brillants se voilaient; ses joues devenaient pâles et sa bouche perdait son sourire:—car la mémoire chassant devant elle le riant mensonge qui était toute la vie de Méina... la mémoire s'avançait terrible et funeste... chargée de souvenirs déchirants... s'avançait comme une vague lourde et sombre qui déroule en mugissant des eaux tonnantes, et change en abîme noir et profond... une plage naguère calme et dorée de tous les feux du jour...

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Avec la mémoire, la première pensée qui s'offrit à Méina fut encore pour Roméro;—mais ce souvenir cruellement exact lui rappela que Roméro était mort... mort assassiné à ses yeux.—Oh! ce souvenir inexorable ne lui mentit pas comme les consolantes illusions de sa folie.—Ce souvenir la rejeta brutalement au milieu de cette épouvantable nuit d'amour et de meurtre, de voluptés inouïes et de cris de mort.—Une seconde fois elle entendit les dernières paroles de son Roméro... elle sentit encore son sang jaillir sur elle...—Elle se vit à genoux devant Balthazar... criant éperdue:—Oh! ne le tuez pas... tuez-moi plutôt... tuez-moi aussi...—Une seconde fois elle entendit le rire atroce de Balthazar, lorsqu'appuyant son large pied sur le corps inanimé de Roméro, il le frappa au visage avec son épée de tauréador, en lui disant:—Lâche et traître, je suis vengé!

Puis sa seconde pensée fut pour son mari.—Il était là... lui qui avait tué son Roméro, son amant à elle, désarmé, faible et surpris, il l'avait tué sans défense, et puis encore il l'avait appelé lâche! et puis encore il l'avait frappé au visage...—Alors Méina éprouva pour Balthazar la haine la plus profonde.—Et cela sans remords.—Le sang de Roméro avait déjà payé Balthazar.—Elle, bientôt, allait aussi s'acquitter envers lui. Balthazar était vengé, elle pouvait donc le haïr.—

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Et puis Méina vint à se demander: Maintenant... quel sera le terme de mon atroce existence?—Demain, aujourd'hui, se dit-elle.—La même pensée infernale va m'obséder.—Mon mari que je hais—a tué mon amant que j'aimais.—C'est sous le poids de ce souvenir qu'il va falloir vivre,... vivre toute ma vie...—Cet affreux tableau de sang et de meurtre... incessamment il sera là... devant mes yeux...!—Et puis, le monde, avec sa morale égoïste, inflexible et froide, viendra compter mes larmes et les peser, pour savoir si je pleure ma faute ou mon Roméro.—Parce que je n'ai pas le droit de pleurer mon amant devant son meurtrier.—Et puis peut-être un jour ces impressions si amères s'effaceront, et j'oublierai Roméro et sa mort, et son amour... peut-être.... oh! non, non, mon Dieu, j'irai à toi coupable... mais d'un seul crime.