CHAPITRE PREMIER.
UN REMORDS.
L'ange est tombé,—l'homme est tombé,—et leur chute a fait voir que les substances mêmes spirituelles ne sont autre chose, par le fond même de leur nature, qu'un abîme flottant et ténébreux.
Confession de Saint-Augustin, liv. XIX, ch. 9.
Albert a dix-huit ans, et déjà le front d'Albert est triste et soucieux.
Il est pâle, et fuit les jeux et les compagnons de son âge.—Comme autrefois il n'attend plus, inquiet, le réveil de sa mère pour être le premier à lui sourire, et disputer ce doux privilège à sa sœur qu'il chérit pourtant.—Mais il pouvait tout céder à sa sœur, hors le premier baiser de sa mère; pour sa crédulité naïve, c'était un présage de bon, ou de mauvais jour.
Maintenant, dès que l'aube a blanchi les nombreuses tourelles du château, Albert monte son cheval favori,—jette en passant un regard sur les fenêtres fermées de l'appartement de sa mère,—soupire,—et pressant sa monture de l'éperon, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier la grille sur ses gonds et gagne avec rapidité les bois sombres et touffus qui s'étendant au loin comme un vaste océan de feuillage, dont le vent fait aussi bruire et balancer les flots, qu'un soleil ardent nuance aussi de lumières changeantes.
Mais ainsi qu'une clarté vive et pure est douloureuse aux vues affaiblies par les larmes. Ainsi ces jours bleus et dorés de l'été, paraissent maintenant insupportables à l'âme sombre et chagrine d'Albert.
Les jours qu'il aimerait à cette heure, seraient les jours nébuleux de l'automne, où les feuilles rougies et desséchées par le vent tombent lentement une à une sur un sol humide; où les montagnes se dessinent au loin, noires sur un ciel gris; où les plaines dépouillées de leur riante couronne de trèfles verts ou de blés jaunissants, sont labourées par de tristes sillons bruns et glacés.