«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais peut-être aimé à la folie;—mais il avait malheureusement un vice que nous ne pardonnons jamais en amour, la vertu.

«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu contraire,—rassurez-vous,—adieu,—à cette nuit,—maudite lune qui se couche si tard...»

Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.

—«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,—sur lesquelles il n'est pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de regagner un jour passé.

Une de ces fautes irréparables dont le souvenir, au lieu de s'effacer avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,—une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,—parce que le coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,—est encore livré,—quand sa conduite est connue,—au mépris et aux railleries du monde,—punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.

Aux railleries du monde,—oui ceci n'est malheureusement pas un paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est trouvé une fois,—une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui lui a fait des avances beaucoup par curiosité,—et encore plus par désir;—figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor pareil,—une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune fille, dont le premier il a fait battre le cœur... figurez-vous que cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est sauvé pour ne pas succomber!!!...

Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,—un niais,—je n'en voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon notaire,—à la bonne heure.

Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait la représentation,—classe ce qui est bien ou mal,—reçu ou blâmé.

Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit—méprisera profondément le vertueux Albert,—le méprisera comme homme du monde,—et on a beau dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,—on y compte,—on y croit,—on s'en pare, et d'être réputé un homme bien moral par un épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu—ne dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.

Maintenant qu'on dise à ce même monde:—l'Albert d'autrefois a quelque peu vécu.——Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.—Aussi maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond; car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a toujours devant les yeux—ces charmes ravissants qui pouvaient être à lui—et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte susceptibilité.—Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi encore une fois par ce remords implacable.