(Ils sortent.)

SCÈNE IV.
1833.

MONSIEUR CRINET, décachetant et lisant plusieurs
lettres
.

—Allons... bien... cité au conseil de discipline, pour le 15, c’est fort régalant... Ils me reprochent d’avoir manqué ma faction, parbleu sans doute que l’ai manquée; j’avais un marché à signer, est-ce que je pouvais sacrifier mes intérêts... à une bête de faction! Mon Dieu, mon Dieu... quelle bêtise que la garde nationale; c’est bien la peine de payer des soldats, pour être encore enrégimenté, tourmenté, emprisonné; mais c’est un impôt odieux... ça vous prend votre argent, votre temps: enfin!... Il faut bien supporter ce qu’on ne peut empêcher... Ah! qu’est-ce que c’est que ça? quel vilain papier.—Il décachète une autre lettre..—Ah! miséricorde! Une tête de mort avec deux poignards en croix... et tout cela écrit à l’encre rouge... (Il lit:) liberté, égalité ou la mort! Tu es juré dans l’affaire politique appelée le 30 de ce mois aux assises, tremble! car si tu oses condamner un patriote... tes jours sont comptés.—(Avec effroi.) Et pour signature une guillotine!!! Mais c’est abominable, ces scélérats-là sont capables de le faire comme ils le disent... Payez donc une magistrature... pour avoir encore à vous mêler de leurs diables de procès politiques... Est-ce qu’ils ne peuvent pas les juger eux-mêmes leurs procès politiques... Qu’est-ce que ça me fait à moi... la politique? la politique... c’est mes affaires... c’est ma maison... Mais enfin, c’est une infamie cela, on n’a pas un instant à soi; c’est la garde, c’est la revue, c’est la parade, c’est le jury, et qu’est-ce que ça rapporte, je vous le demande? Si ce n’est des désagréments, des horreurs... et puis au moins on paie un officier, on paie un magistrat... tandis que nous... il faut, au contraire, que nous payions... Pour faire ce métier là, c’est à n’y plus tenir, c’est horrible, ça ne peut pas durer; où marchons-nous! En vérité nous sommes sur la route d’un abîme... allons... encore une lettre... Ah! c’est de mon ami Leclerc, qui m’a fait obtenir la fourniture de la maison du prince.—Il lit: vous êtes juré dans une affaire qui concerne les républicains, j’espère bien, mon cher ami, que vous n’hésiterez pas à condamner ces ennemis de l’ordre public, et que vous comprendrez les devoirs que vous imposent LES BONTÉS DU GOUVERNEMENT... J'aime beaucoup ça, comme si je ne les avais pas payées ces bontés là... Enfin continuons. (Il relit.) Bontés qui vous seront retirées si vous ne remplissiez pas votre devoir de bon Français en condamnant les anarchistes et en faisant un noble usage du plus précieux de vos droits politiques que vous avez conquis en juillet... en l’immortel juillet. Tout à vous, etc.

CRINET, froissant la lettre avec colère.

Mes droits politiques... mes droits politiques... quelle bêtise. C'est encore du fameux... ça sert à grand chose... Voilà où ça me mène... égorgé par les républicains si je les condamne, ruiné par le gouvernement si je les absous... Car encore une fois, ce que cet imbécile de Leclerc appelle des bontés m’a bien coûté trente mille francs de pot de vin que j’ai donnés pour avoir cette fourniture; mais je vous demande un peu ce que cela signifie... Sous quel régime vivons-nous... dans quel temps sommes-nous! C'est une tyrannie qui n’a pas de nom... ce n’est pas pire chez les Turcs... c’est vrai ça, j’aimerais mieux être Algérien, ma parole d’honneur!

Entre MADAME CRINET, toute souriante, apportant
le sabre et la giberne de son mari.

Eh bien, eh bien, à quoi t’amuses-tu là, monsieur Crinet, est-ce que tu ne te souviens pas que c’est ton jour de garde, et ta barbe qui n’est pas seulement faite... Tiens voilà déjà tes buffleteries.

CRINET, stupéfait.