Le digne bourgmestre de Mockern était coiffé d'un bonnet de drap et enveloppé d'un manteau; il s'assit pesamment sur le banc. C'était un gros homme de soixante ans environ, d'une figure rogue et renfrognée; de son poing rouge et gras, il frottait fréquemment ses yeux, gonflés et rougis par un brusque réveil.
Dagobert, debout, tête nue, l'air soumis et respectueux, tenant son vieux bonnet de police entre ses deux mains, tâchait de lire sur la maussade physionomie de son juge quelles chances il pouvait avoir de l'intéresser à son sort, c'est-à-dire à celui des orphelines. Dans ce moment critique, le pauvre soldat appelait à son aide tout son sang-froid, toute sa raison, toute son éloquence, toute sa résolution: lui qui vingt fois avait bravé la mort avec un froid dédain; lui qui, calme et assuré, n'avait jamais baissé les yeux devant le regard d'aigle de l'empereur, son héros, son dieu…, se sentait interdit, tremblant, devant ce bourgmestre de village à figure malveillante. De même aussi, quelques heures auparavant, il avait dû subir, impassible et résigné, les provocations du Prophète, pour ne pas compromettre la mission sacrée dont une mère mourante l'avait chargé, montrant ainsi à quel héroïsme d'abnégation peut atteindre une âme honnête et simple.
— Qu'avez-vous à dire… pour votre justification? Voyons, dépêchons… demanda brutalement le juge avec un bâillement d'impatience.
— Je n'ai pas à me justifier… j'ai à me plaindre, monsieur le bourgmestre, dit Dagobert d'une voix ferme.
— Croyez-vous m'apprendre dans quels termes je dois vous poser mes questions? s'écria le magistrat d'un ton si aigre que le soldat se reprocha d'avoir déjà si mal engagé l'entretien.
Voulant apaiser son juge, il s'empressa de répondre avec soumission:
— Pardon, monsieur le bourgmestre, je me serai mal expliqué; je voulais seulement dire que dans cette affaire je n'avais aucun tort.
— Le Prophète dit le contraire.
— Le Prophète… répondit le soldat d'un air de doute.
— Le Prophète est un pieux et honnête homme incapable de mentir, reprit le juge.