Ce fut chez l'illustre peintre de marine qu'arriva à Eugène Sue une de ces aventures de gamin qui avaient rendu célèbre la société Romieu, Rousseau et Eugène Sue.

Gudin, nous l'avons dit, était à cette époque dans toute la force de son talent et dans tout l'éclat de sa renommée. Les amateurs s'arrachaient ses oeuvres, les femmes se disputaient l'homme. Comme tous les artistes dans une certaine position, il recevait de temps en temps des lettres de femmes inconnues, qui, désirant faire connaissance avec lui, lui donnaient des rendez-vous à cet effet.

Un jour, Gudin en reçut deux; toutes deux lui donnaient rendez- vous pour la même heure. Gudin ne pouvait pas se dédoubler. Il fit part à Eugène Sue de son embarras.

Eugène Sue s'offrit pour le remplacer; de l'élève au maître, il n'y a qu'un pas.

Puis il y avait une grande ressemblance physique entre Gudin et Eugène Sue: ils étaient de même taille, avaient tous les deux la barbe et les cheveux noirs; l'un ayant vingt-sept ans, l'autre trente, la plus mal partagée des deux inconnues n'aurait point à crier au voleur. D'ailleurs, on mit les deux lettres dans un chapeau, et chacun tira la sienne.

À partir de ce moment, et pour le reste de la journée, il y eut deux Gudin et plus d'Eugène Sue.

Le soir, chacun alla à son rendez-vous, et, le lendemain, chacun revenait enchanté. La chose eût pu durer ainsi éternellement; mais la curiosité perdit toujours les femmes, témoin Ève, témoin Psyché.

La dame qui avait obtenu le faux Gudin en partage avait des goûts artistiques. Après avoir vu le peintre, elle voulait absolument voir l'atelier.

Elle voulait surtout voir Gudin travaillant, la palette et le pinceau à la main.

Au nombre des femmes curieuses, nous avons oublié Sémélé, qui voulut voir son amant Jupiter dans toute sa splendeur, et qui fut brûlée vive par les rayons de sa foudre.