«Déjà ce matin je suis allé chez le gouverneur protester en faveur de notre jeune prince. Puisque c'est grâce à moi, ai-je dit, que ces trois grands criminels sont tombés entre les mains de l'autorité, que l'on me prouve du moins quelque gratitude en faisant tout au monde pour rendre plus évidente que le jour la non-culpabilité du prince Djalma, déjà si intéressant par ses malheurs et par ses nobles qualités. Certes, ai-je ajouté, lorsque hier je me suis hâté de venir apprendre au gouverneur que l'on trouverait les Phansegars rassemblés dans les ruines de Tchandi, j'étais loin de m'attendre à ce qu'on confondrait avec eux le fils adoptif du général Simon, excellent homme, avec qui j'ai eu depuis quelque temps les plus honorables relations. Il faut donc à tout prix découvrir le mystère inconcevable qui a jeté Djalma dans cette dangereuse position, et je suis, ai-je encore dit, tellement sûr qu'il n'est pas coupable, que dans son intérêt je ne demande aucune grâce, il aura assez de courage et de dignité pour attendre patiemment en prison le jour de la justice.
«Or, dans tout ceci, vous le voyez, je vous disais vrai, je n'avais pas à me reprocher le moindre mensonge, car personne au monde n'est plus convaincu que moi de l'innocence de Djalma.
«Le gouverneur m'a répondu, comme je m'y attendais, que moralement il était aussi certain que moi de l'innocence du jeune prince, qu'il aurait pour lui les plus grands égards; mais qu'il fallait que la justice eût son cours, parce que c'était le seul moyen de démontrer la fausseté de l'accusation et de découvrir par quelle incompréhensible fatalité ce signe mystérieux se trouvait tatoué sur le bras de Djalma… Mahal le contrebandier, qui seul pourrait édifier la justice à ce sujet, aura dans une heure quitté Batavia pour se rendre à bord du _Ruyter, _qui le conduira en Égypte; car il doit remettre au capitaine un mot de moi qui certifie que Mahal est bien la personne dont j'ai payé et arrêté le passage. En même temps, il portera à bord ce long mémoire; car le _Ruyter _doit partir dans une heure, et la dernière levée des lettres pour l'Europe s'est faite hier soir. Mais j'ai voulu voir ce matin le gouverneur avant de fermer ces dépêches.
«Voici donc le prince Djalma retenu forcément ici pendant un mois; cette occasion du _Ruyter _perdue, il est matériellement impossible que le jeune Indien soit en France avant le 13 février de l'an prochain.
«Vous le voyez… vous avez ordonné, j'ai aveuglément agi selon les moyens dont je pouvais disposer, ne considérant que la _fin _qui les justifiera, car il s'agissait, m'avez-vous dit, d'un intérêt immense pour la Société. Entre vos mains j'ai été ce que nous devons être entre les mains de nos supérieurs… un instrument… puisque, à la plus grande gloire de Dieu, nos supérieurs font de nous, quant à la volonté, _des cadavres__[7]_.
Laissons donc nier notre accord et notre puissance: les temps nous semblent contraires, mais les événements changent seuls; nous, nous ne changeons pas.
«Obéissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union et dévouement entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour famille nos frères, et pour reine Rome.
J. V.»
* * * *
À dix heures du matin environ, Mahal le contrebandier partit, avec cette dépêche cachetée, pour se rendre à bord du _Ruyter. _Une heure après, le corps de Mahal le contrebandier, étranglé à la mode des Phansegars, était caché dans les joncs sur le bord d'une grève déserte, où il était allé chercher sa barque pour rejoindre le _Ruyter. _Lorsque plus tard, après le départ de ce bâtiment, on retrouva le cadavre du contrebandier, M. Josué fit en vain chercher sur lui la volumineuse dépêche dont il l'avait chargé. On ne retrouva pas non plus la lettre que Mahal devait remettre au capitaine du _Ruyter _afin d'être reçu comme passager.