Enfin, les fouilles et les battues ordonnées et exécutées dans le pays pour y découvrir Faringhea furent toujours vaines. Jamais on ne vit à Java le dangereux chef des Étrangleurs.
Quatrième partie
Le château de Cardoville
I. M. Rodin.
Trois mois se sont écoulés depuis que Djalma a été jeté en prison à Batavia, accusé d'appartenir à la secte meurtrière des Phansegars, ou Étrangleurs. La scène suivante se passe en France, au commencement de février 1832, au château de Cardoville, ancienne habitation féodale, située sur les hautes falaises de la côte de Picardie, non loin de Saint-Valery, dangereux parage où presque chaque année plusieurs navires se perdent corps et biens par les coups de vent de nord-ouest, qui rendent la navigation de la Manche si périlleuse.
De l'intérieur du château on entend gronder une violente tempête qui s'est élevée pendant la nuit; souvent un bruit formidable, pareil à celui d'une décharge d'artillerie, tonne dans le lointain et est répété par les échos du rivage: c'est la mer qui se brise avec fureur sur les falaises que domine l'antique manoir… Il est environ sept heures du matin, le jour ne paraît pas encore à travers les fenêtres d'une grande chambre située au rez-de- chaussée du château; dans cet appartement, éclairé par une lampe, une femme de soixante ans environ, d'une figure honnête et naïve, vêtue comme le sont les riches fermières de Picardie, est déjà occupée d'un travail de couture, malgré l'heure matinale. Plus loin, le mari de cette femme, à peu près du même âge qu'elle, assis devant une grande table, classe et renferme dans de petits sacs des échantillons de blé et d'avoine. La physionomie de cet homme à cheveux blancs est intelligente, ouverte; elle annonce le bon sens et la droiture égayés par une pointe de malice rustique; il porte un habit-veste de drap vert; de grandes guêtres de chasse en cuir fauve cachent à demi son pantalon de velours noir. La terrible tempête qui se déchaîne au dehors semble rendre plus doux encore l'aspect de ce paisible tableau d'intérieur. Un excellent feu brille dans une grande cheminée de marbre blanc, et jette ses joyeuses clartés sur le parquet soigneusement ciré: rien de plus gai que l'aspect de la tenture et les rideaux d'ancienne toile perse à chinoiseries rouges sur fond blanc, et rien de plus riant que le dessus des portes représentant des bergerades dans le goût de Watteau. Une pendule de biscuit de Sèvres, des meubles de bois de rose incrustés de marqueterie verte, meubles pansus et ventrus, contournés et chantournés, complètent l'ameublement de cette chambre. Au dehors la tempête continuait de gronder; quelquefois le vent s'engouffrait avec bruit dans la cheminée, ou ébranlait la fermeture des fenêtres. L'homme qui s'occupait de classer les échantillons de grains était M. Dupont, régisseur de la terre du château de Cardoville.
— Sainte Vierge! mon ami, lui dit sa femme, quel temps affreux! Ce M. Rodin, dont l'intendant de Mme la princesse de Saint-Dizier nous annonce l'arrivée pour ce matin, a bien mal choisi son jour.
— Le fait est que j'ai rarement entendu un ouragan pareil… Si M. Rodin n'a jamais vu la mer en colère, il pourra aujourd'hui se régaler de ce spectacle.
— Qu'est-ce que ce M. Rodin peut venir faire ici, mon ami?
— Ma foi! je n'en sais rien; l'intendant de la princesse me dit, dans sa lettre, d'avoir pour M. Rodin les plus grands égards, de lui obéir comme à mes maîtres. Ce sera à M. Rodin de s'expliquer et à moi d'exécuter ses ordres, puisqu'il vient de la part de Mme la princesse.
— À la rigueur, c'est de la part de Mlle Adrienne qu'il devrait venir… puisque la terre lui appartient depuis la mort de feu M. le comte-duc de Cardoville, son père.