— Ça, c'est vrai… car nous nous faisons vieux, ma bonne Catherine; voilà vingt ans que nous sommes ici, nous sommes trop honnêtes pour avoir songé à grappiller pour nos vieux jours, et, ma foi… il serait dur à notre âge de chercher une autre condition que nous ne trouverions peut-être pas… Ah! tout ce que je regrette, c'est que Mlle Adrienne ne garde pas la terre… car il paraît que c'est elle qui a voulu la vendre… et que Mme la princesse n'était pas de cet avis-là.
— Mon Dieu, Dupont, tu ne trouves pas bien extraordinaire de voir Mlle Adrienne, à son âge, si jeune, disposer elle-même de sa grande fortune?
— Dame, c'est tout simple; mademoiselle, n'ayant plus ni père ni mère, est maîtresse de son bien, sans compter qu'elle a une fameuse petite tête: te rappelles-tu, il y a dix ans, quand M. le comte l'a amenée ici, un été? Quel démon! quelle malice, et puis quels yeux! hein, comme ils pétillaient déjà!
— Le fait est que Mlle Adrienne avait alors dans le regard… une expression… enfin une expression bien extraordinaire pour son âge.
— Si elle a tenu ce que promettait sa mine lutine et chiffonnée, elle doit être bien jolie à présent, malgré la couleur un peu hasardée de ses cheveux, car, entre nous… si elle était une petite bourgeoise au lieu d'être une demoiselle de grande naissance, on dirait tout bonnement qu'elle est rousse.
— Allons, encore des méchancetés!
— Contre Mlle Adrienne!… Le ciel m'en préserve!… car elle avait l'air de devoir être aussi bonne que jolie… Ce n'est pas pour lui faire tort que je dis qu'elle est rousse… au contraire: car je me rappelle que ses cheveux étaient si fins, si brillants, si dorés, qu'ils allaient si bien à son teint blanc comme la neige et à ses yeux noirs, qu'en vérité on ne les aurait pas voulus autrement; aussi je suis sûr que maintenant cette couleur de cheveux, qui aurait nui à d'autres, rend la figure de Mlle Adrienne plus piquante encore: ça doit être une vraie mine de petit diable.
— Oh! pour diable, il faut être juste, elle l'était bien… toujours à courir dans le parc, à faire endêver sa gouvernante, à grimper aux arbres… enfin, à faire les cent coups.
— Je t'accorde que Mlle Adrienne est un diable incarné; mais que d'esprit, que de gentillesse, et surtout, quel coeur, hein!
— Ça, pour bonne elle l'était. Est-ce qu'une fois elle ne s'est pas avisée de donner son châle et sa robe de mérinos toute neuve à une petite pauvresse, tandis qu'elle-même revenait au château en jupon… et nu-bras…