— Tu vois, du coeur, toujours du coeur; mais une tête… oh! une tête!

— Oui, une bien mauvaise tête; aussi ça devait mal finir, car il paraît qu'elle fait à Paris des choses… mais des choses…

— Quoi donc?

— Ah! mon ami, je n'ose pas…

— Mais voyons…

— Eh bien, ajouta la digne femme avec une sorte d'embarras et de confusion qui prouvait combien tant d'énormités l'effrayaient, on dit que Mlle Adrienne ne met jamais le pied dans une église… qu'elle s'est logée toute seule dans un temple idolâtre, au bout du jardin de l'hôtel de sa tante… qu'elle se fait servir par des femmes masquées qui l'habillent en déesse, et qu'elle les égratigne toute la journée, parce qu'elle se grise… Sans compter que toutes les nuits elle joue d'un cor de chasse en or massif… ce qui fait, tu le sens bien, le désespoir et la désolation de sa pauvre tante, la princesse.

Ici le régisseur partit d'un éclat de rire qui interrompit sa femme.

— Ah çà! dit-il, quand son accès d'hilarité fut passé, qui t'a fait ces beaux contes-là sur Mlle Adrienne!

— C'est la femme de René, qui était allée à Paris pour chercher un nourrisson; elle a été à l'hôtel Saint-Dizier, pour voir Mme Grivois, sa marraine… Tu sais, la première femme de chambre de Mme la princesse… Eh bien! c'est elle, Mme Grivois, qui lui a dit tout cela; et assurément elle doit être bien informée, puisqu'elle est de la maison.

— Oui, encore une bonne pièce et une fine mouche que cette Grivois! Autrefois, c'était la plus fière luronne, et maintenant elle fait, comme sa maîtresse, la sainte nitouche… la dévote; car, tel maître, tel valet… La princesse elle-même, qui, à cette heure, est si collet-monté, elle allait joliment bien dans le temps… hein!… Il y a une quinzaine d'années, quelle gaillarde! Te rappelles-tu ce beau colonel de hussards, qui était en garnison à Abbeville?… Tu sais bien, cet émigré qui avait servi en Russie, et à qui les Bourbons avaient donné un régiment, à la Restauration?