— Oui, oui, je m'en souviens; mais tu es trop mauvaise langue.

— Ma foi, non! je dis la vérité; le colonel passait sa vie au château, et tout le monde disait qu'il était très bien avec la sainte princesse d'aujourd'hui… Ah! c'était le bon temps alors. Tous les soirs, fête ou spectacle au château. Quel boute-en-train que ce colonel… comme il jouait bien la comédie… Je me rappelle…

Le régisseur ne put continuer. Une grosse servante, portant le costume et le bonnet picards, entra précipitamment, en s'adressant à sa maîtresse:

— Madame… il y a là un bourgeois qui demande à parler à monsieur; il arrive de Saint-Valery, dans la carriole du maître de poste… il dit qu'il s'appelle M. Rodin.

— M. Rodin! dit le régisseur en se levant, fais entrer tout de suite.

* * * *

Un instant après, M. Rodin entra. Il était, selon sa coutume, plus que modestement vêtu; il salua très humblement le régisseur et sa femme; celle-ci, sur un signe de son mari, disparut.

La figure cadavéreuse de M. Rodin, ses lèvres presque invisibles, ses petits yeux de reptile à demi voilés par sa flasque paupière supérieure, ses vêtements presque sordides lui donnaient une physionomie très peu engageante; pourtant cet homme, lorsqu'il le fallait, savait, avec un art diabolique, affecter tant de bonhomie, tant de sincérité, sa parole devenait si affectueuse, si subtilement pénétrante, que peu à peu l'impression désagréable, répugnante, que son aspect inspirait d'abord s'effaçait, et presque toujours il finissait par enlacer invinciblement sa dupe ou sa victime dans les replis tortueux de sa faconde aussi souple que mielleuse et perfide; car on dirait que le laid et le mal ont leur fascination comme le beau et le bien… L'honnête régisseur regardait cet homme avec surprise; en songeant aux pressantes recommandations de l'intendant de la princesse de Saint-Dizier, il s'attendait à voir un tout autre personnage; aussi, pouvant à peine dissimuler son étonnement, il lui avait dit:

— C'est bien à M. Rodin que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, monsieur… et voici une nouvelle lettre de l'intendant de
Mme la princesse de Saint-Dizier.