Le lendemain, la plaisanterie continua. Chacun envoyait les gens de sa connaissance demander des cheveux à maître Pipelet, qui ne tirait plus le cordon qu'avec angoisse, et qui — mais inutilement — avait enlevé de sa porte l'écriteau: Parlez au portier!
Le dimanche suivant, Eugène Sue et Desmares voulurent donner au pauvre diable une sérénade en grand; ils entrèrent dans la cour à cheval, chacun une guitare à la main, et se mirent à chanter l'air persécuteur. Mais, nous l'avons dit, c'était un dimanche, les maîtres étaient à la campagne; le portier, se doutant qu'on chercherait à empoisonner son jour dominical, et qu'il n'aurait pas même, ce jour-là, le repos que Dieu s'était accordé à lui- même, avait prévenu tous les domestiques de la maison. Il se plaça derrière les chanteurs, ferma la porte de la rue, fit un signal convenu d'avance et sur lequel cinq ou six domestiques accoururent à son aide, de sorte que les troubadours, forcés de convertir en armes défensives leurs instruments de musique, ne sortirent de là que le manche de leur guitare à la main.
Des détails de ce combat terrible, personne ne sut jamais rien, les combattants les ayant gardés pour eux; mais on sut qu'il avait eu lieu, et, dès lors, le portier du n° 8 de la rue de la Chaussée-d'Antin fut mis au ban de la littérature.
À partir de ce moment, la vie de ce malheureux devint un enfer anticipé. On ne respecta plus même le repos de ses nuits; tout littérateur attardé dut faire le serment de rentrer à son domicile par la rue de la Chaussée-d'Antin, ce domicile fût-il à la barrière du Maine.
Cette persécution dura plus de trois mois. Au bout de ce temps, comme un nouveau visage se présentait pour faire la demande accoutumée, la femme Pipelet, tout en pleurs, annonça que son mari, succombant à l'obsession, venait d'être conduit à l'hôpital sous le coup d'une fièvre cérébrale.
Le malheureux avait le délire, et, dans son délire, ne cessait de répéter avec rage le refrain infernal qui lui coûtait la raison et la santé.
Ce Pipelet n'est autre que le Pipelet des _Mystères de Paris, _et
Eugène Sue s'est peint lui-même dans le rapin Cabrion.
La campagne d'Alger arriva; Gudin partit pour l'Afrique; les deux amis se trouvèrent séparés; Eugène Sue se remit à la littérature.
_Atar-Gull, _un de ses romans les plus complets, fut commencé à cette époque.
Puis vint la révolution de juillet.