Nous avons dit ailleurs qu'Alfred de Musset avait une maladie de l'âme. Nous pourrions dire d'Eugène Sue qu'il avait une maladie de l'imagination: ce qui est beaucoup moins grave, et la preuve, c'est que, avec sa maladie de l'âme, de Musset devint un méchant garçon; tandis que, avec sa maladie de l'imagination, Eugène Sue resta toujours un brave et excellent coeur.

Seulement, Eugène Sue se _croyait _dépravé.

Eugène Sue croyait avoir besoin de certaines excitations pour éprouver certains désirs.

Il n'avait pas cherché cette accusation d'immoralité: il avait écrit avec son imagination malade; avec cette imagination malade, il avait créé les rôles de Brulard, de Pazillo, de Zaffie; il eût voulu être ces hommes-là, et, par malheur ou plutôt par bonheur, n'avait point la moindre ressemblance avec eux. Il s'était fait, pour ainsi dire, un miroir diabolique dans lequel il se regardait; abandonné au désordre de son imagination, il rêvait les fantaisies horribles du marquis de Sade. Mais, en face de la réalité, il pleurait comme un enfant et faisait l'aumône comme un saint.

Nous donnerons deux ou trois exemples de cette adorable bonté; pour être un peu excentriques, ils n'en sont pas moins vrais.

Eh bien, lorsque se dressa contre Eugène Sue cette action d'immoralité, il fut au septième ciel.

— Maintenant, me disait-il à cette époque, je suis lancé; toutes les femmes vont vouloir de moi.

Alors, pour entretenir l'accusation, il y répondit et érigea en système ce qui n'était chez lui qu'un accident du hasard, une défaillance de son imagination.

Il déclara que c'était de son libre arbitre et à tête reposée que, comme dans ce hideux roman de _Justine, _il faisait triompher le crime et succomber la vertu; qu'il était selon les lois de la religion, qui met au ciel la récompense des souffrances de ce monde; et il soutint que, si la vertu était récompensée ici-bas, elle n'aurait pas besoin de récompense au ciel.

Une fois entré dans ce système, tout ce qui pouvait concourir à fausser l'idée du public sur lui était religieusement cultivé par lui.