— Ah! ma pauvre enfant… demander un tel service à quelqu'un… qu'on ne connaît pas… c'est dur…

— Crois-moi, Agricol, dit tristement la Mayeux, je ne te conseillerai jamais rien qui puisse t'abaisser aux yeux de qui que ce soit… et surtout… entends-tu… surtout aux yeux de cette personne… Il ne s'agit pas de lui demander de l'argent pour toi… mais de fournir une caution qui te donne les moyens de continuer ton travail, afin que ta famille ne soit pas sans ressources… Crois-moi, Agricol, une telle demande n'a rien que de noble et de digne de ta part… Le coeur de cette demoiselle est généreux… elle te comprendra; cette caution pour elle ne sera rien… pour toi ce sera tout. Ce sera la vie des tiens.

— Tu as raison, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec accablement et tristesse, peut-être vaut-il mieux risquer cette démarche… Si cette demoiselle consent à me rendre service, et qu'une caution puisse en effet me préserver de la prison… je serai préparé à tout événement… Mais, non, non, ajouta le forgeron en se levant, jamais je n'oserai m'adresser à cette demoiselle. De quel droit le ferais-je?… Qu'est-ce que le petit service que je lui ai rendu auprès de celui que je lui demande?

— Crois-tu donc, Agricol, qu'une âme généreuse mesure les services qu'elle peut rendre à ceux qu'elle a reçus? Aie confiance en moi pour ce qui est du coeur… Je ne suis qu'une pauvre créature qui ne doit se comparer à personne; je ne suis rien, je ne puis rien; eh bien, pourtant, je suis sûre… oui, Agricol… je suis sûre… que cette demoiselle, si au-dessus de moi… éprouvera ce que je ressens dans cette circonstance… oui, comme moi, elle comprendra ce que ta position a de cruel, et elle fera avec joie, avec bonheur, avec reconnaissance, ce que je ferais… si, hélas! je pouvais autre chose que me dévouer sans utilité…

Malgré elle, la Mayeux prononça ces derniers mots avec une expression si navrante, il y avait quelque chose de si poignant dans la comparaison que cette infortunée, obscure et dédaignée, misérable et infirme, faisait d'elle-même avec Adrienne de Cardoville, ce type resplendissant de jeunesse, de beauté, d'opulence, qu'Agricol fut ému jusqu'aux larmes; tendant une de ses mains à la Mayeux, il lui dit d'une voix attendrie:

— Combien tu es bonne!… qu'il y a en toi de noblesse, de bon sens, de délicatesse!…

— Malheureusement, je ne peux que cela… conseiller…

— Et tes conseils seront suivis… ma bonne Mayeux; ils sont ceux de l'âme la plus élevée que je connaisse… Et puis, tu m'as rassuré sur cette démarche en me persuadant que le coeur de Mlle de Cardoville valait le tien…

À ce rapprochement naïf et sincère, la Mayeux oublia presque tout ce qu'elle venait de souffrir, tant son émotion fut douce, consolante… Car, si pour certaines créatures fatalement vouées à la souffrance, il est des douleurs inconnues au monde, quelquefois il est pour elles d'humbles et timides joies, inconnues aussi… Le moindre mot de tendre affection qui les relève à leurs propres yeux est si bienfaisant, si ineffable pour ces pauvres êtres habituellement voués aux dédains, aux duretés et au doute désolant de soi-même!

— Ainsi c'est convenu, tu iras… demain matin chez cette demoiselle… n'est-ce pas?… s'écria la Mayeux renaissant à l'espoir. Au point du jour, je descendrai veiller à la porte de la rue, afin de voir s'il n'y a rien de suspect, et de pouvoir t'avertir…