— Non, non, c'est du luxe… causons dans le noir… ça me fera un nouvel effet de te voir demain matin, au point du jour… ça sera comme si je te voyais une seconde fois… pour la première fois.
La porte de la chambre d'Agricol se referma, la Mayeux n'entendit plus rien… La pauvre créature se jeta tout habillée sur son lit et ne ferma pas l'oeil de la nuit, attendant avec angoisse que le jour parût, afin de veiller sur Agricol. Pourtant, malgré ses vives inquiétudes pour le lendemain, elle se laissait quelquefois aller aux rêveries d'une mélancolie amère; elle comparait l'entretien qu'elle venait d'avoir dans le silence de la nuit avec l'homme qu'elle adorait en secret, à ce qu'eût été cet entretien si elle avait eu en partage le charme et la beauté, si elle avait été aimée comme elle aimait… d'un amour chaste et dévoué… Mais songeant bientôt qu'elle ne devait jamais connaître les ravissantes douceurs d'une passion partagée, elle trouva sa consolation dans l'espoir d'avoir été utile à Agricol.
Au point du jour, la Mayeux se leva doucement et descendit l'escalier à petit bruit, afin de voir si au dehors rien ne menaçait Agricol.
VI. Le réveil.
Le temps, humide et brumeux pendant une partie de la nuit, était, au matin, devenu clair et froid. À travers le petit châssis vitré qui éclairait la mansarde où Agricol avait couché avec son père, on apercevait un coin du ciel bleu.
Le cabinet du jeune forgeron était d'un aspect aussi pauvre que celui de la Mayeux: pour tout ornement, au-dessus de la petite table de bois blanc où Agricol écrivait ses inspirations poétiques, on voyait, cloué au mur, le portrait de Béranger, du poète immortel que le peuple chérit et révère… parce que ce rare et excellent génie a aimé, a éclairé le peuple, et a chanté ses gloires et ses revers.
Quoique le jour commençât de poindre, Dagobert et Agricol étaient déjà levés. Ce dernier avait eu assez d'empire sur lui-même pour dissimuler ses vives inquiétudes, car la réflexion était encore venue augmenter ses craintes. La récente échauffourée de la rue des Prouvaires avait motivé un grand nombre d'arrestations préventives; et la découverte de plusieurs exemplaires de son chant des Travailleurs affranchis, faite chez l'un des chefs de ce complot avorté, devait en effet compromettre passagèrement le jeune forgeron; mais, on l'a dit, son père ne soupçonnait pas ses angoisses. Assis à côté de son fils, sur le bord de leur mince couchette, le soldat, qui, dès l'aube du jour, s'était vêtu et rasé avec son exactitude militaire, tenait entre ses mains les deux mains d'Agricol; sa figure rayonnait de joie, il ne pouvait se lasser de le contempler.
— Tu vas te moquer de moi, mon garçon, lui disait-il, mais je donnais la nuit au diable pour te voir au grand jour… comme je te vois maintenant… À la bonne heure… je ne perds rien… Autre bêtise de ma part, ça me flatte de te voir porter moustaches. Quel beau grenadier à cheval tu aurais fait!… Tu n'as donc jamais eu envie d'être soldat?
— Et ma mère?…
— C'est juste; et puis, après tout, je crois, vois-tu? que le temps du sabre est passé. Nous autres vieux, nous ne sommes plus bons qu'à mettre au coin de la cheminée comme une vieille carabine rouillée; nous avons fait notre temps.