À ces mots, M. d'Aigrigny et le baron se regardèrent, et le baron s'écria:
— Décidément la tête n'y est plus.
Adrienne ajouta sans répondre à M. Tripeaud:
— Le maréchal Simon ne peut manquer d'arriver d'un moment à l'autre à Paris. Vous concevez, madame, combien il sera doux de pouvoir lui présenter ses filles et de lui prouver qu'elles ont été traitées comme elles devaient l'être. Dès demain matin, je ferai venir des modistes, des couturières, afin que rien ne leur manque… Je veux qu'à son retour leur père les trouve belles… belles à éblouir… Elles sont jolies comme des anges, dit-on… moi, pauvre profane… j'en ferai simplement des amours…
— Voyons, mademoiselle, est-ce bien tout, cette fois? dit la princesse d'un ton sardonique et sourdement courroucé, pendant que M. d'Aigrigny, calme et froid en apparence, dissimulait à peine de mortelles angoisses. Cherchez bien encore, continua la princesse en s'adressant à Adrienne. N'avez-vous pas encore à augmenter de quelques parents cette intéressante colonie de famille!… Une reine, en vérité, n'agirait pas plus magnifiquement que vous.
— En effet, madame, je veux faire à ma famille une réception royale… telle qu'elle est due à un fils de roi et aux filles du maréchal duc de Ligny; il est si bon de joindre tous les luxes au luxe de l'hospitalité du coeur.
— La maxime est généreuse assurément, dit la princesse de plus en plus agitée; il est seulement dommage que pour la mettre en action vous ne possédiez pas les mines du Potosi.
— C'est justement à propos d'une mine… et que l'on prétend des plus riches, que je désirais vous entretenir, madame; je ne pouvais trouver une occasion meilleure. Si considérable que soit ma fortune, elle serait peu de chose auprès de celle qui d'un moment à l'autre pourrait revenir à notre famille… et ceci arrivant, vous excuseriez peut-être alors, madame, ce que vous appelez mes prodigalités royales…
M. d'Aigrigny se trouvait sous le coup d'une position de plus en plus terrible… L'affaire des médailles était si importante qu'il l'avait cachée même au docteur Baleinier, tout en lui demandant ses services pour un intérêt immense; M. Tripeaud n'en avait pas non plus été instruit, car la princesse croyait avoir fait disparaître des papiers du père d'Adrienne tous les indices qui auraient pu mettre celle-ci sur la voie de cette découverte. Aussi non seulement l'abbé voyait avec épouvante Mlle de Cardoville instruite de ce secret, mais il tremblait qu'elle ne le divulguât. La princesse partageait l'effroi de M. d'Aigrigny; aussi s'écria- t-elle en interrompant sa nièce:
— Mademoiselle… il est certaines choses de famille qui doivent se tenir secrètes, et, sans comprendre positivement à quoi vous faites allusion, je vous engage à quitter ce sujet d'entretien…