— Pardon… monsieur… Je leur avais offert ce que l'on peut offrir à de pauvres femmes sans éducation, que le malheur force d'accepter le pénible emploi qu'elles occupent… Mais un homme du monde comme vous! un homme de grand savoir comme vous! un homme de beaucoup d'esprit comme vous! c'est différent; cela se paye plus cher: il y a de la trahison à tout prix… Ainsi, ne basez pas votre refus… sur la modicité de mes offres à ces malheureuses… Voyons, combien vous faut-il?

— Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m'ont aussi parlé de menaces, reprit M. Baleinier toujours très froidement; n'en avez-vous pas à m'adresser également? Tenez, ma chère enfant, croyez-moi, épuisons tout de suite les tentatives de corruption et les menaces de vengeance… Nous retomberons ensuite dans le vrai de la situation.

— Ah! mes menaces sont vaines! s'écria Mlle de Cardoville, en laissant enfin éclater son emportement jusqu'alors contenu. Ah! vous croyez, monsieur, qu'à ma sortie d'ici, car cette séquestration aura un terme, je ne dirai pas à haute voix votre indigne trahison! Ah! vous croyez que je ne dénoncerai pas au mépris, à l'horreur de tous votre infâme complicité avec Mme de Saint-Dizier!… Ah! vous croyez que je tairai les affreux traitements que j'ai subis! Mais si folle que je sois, je sais qu'il y a des lois, monsieur, et je leur demanderai réparation éclatante pour moi; honte, flétrissure et châtiment pour vous et pour les vôtres!… Car, entre nous… voyez-vous, ce sera désormais une haine… une guerre à mort… et je mettrai à la soutenir tout ce que j'ai de force, d'intelligence et de…

— Permettez-moi de vous interrompre, ma chère mademoiselle Adrienne, dit le docteur toujours parfaitement calme et affectueux, rien ne serait plus nuisible à votre guérison que de folles espérances; elles vous entretiendraient dans un état d'exaltation déplorable. Donc, nettement posons les faits, afin que vous envisagiez clairement votre position: 1° il est impossible que vous sortiez d'ici; 2° vous ne pouvez avoir aucune communication avec le dehors; 3° il n'entre dans cette maison que des gens dont je suis extrêmement sûr; 4° je suis complètement à l'abri de vos menaces et de votre vengeance, et cela parce que toutes les circonstances, tous les droits sont en ma faveur.

— Tous les droits! M'enfermer ici!…

— On ne s'y serait pas déterminé sans une foule de motifs plus graves les uns que les autres.

— Ah! il y a des motifs?…

— Beaucoup, malheureusement.

— Et on me les fera connaître, peut-être?

— Hélas! ils ne sont que trop réels, et si un jour vous vous adressiez à la justice, ainsi que vous m'en menaciez tout à l'heure, eh! mon Dieu, à notre grand regret, nous serions obligés de rappeler l'excentricité plus que bizarre de votre manière de vivre; votre manie de costumer vos femmes; vos dépenses exagérées; l'histoire du prince indien, à qui vous offrez une hospitalité royale; votre résolution, inouïe à dix-huit ans, de vouloir vivre seule comme un garçon; l'aventure de l'homme trouvé caché dans votre chambre à coucher… enfin l'on exhiberait le procès-verbal de notre interrogatoire d'hier, qui a été fidèlement recueilli par une personne chargée de ce soin.