— Comment! hier! s'écria Adrienne avec autant d'indignation que de surprise…
— Mon Dieu, oui… afin d'être un jour en règle, si vous méconnaissiez l'intérêt que nous vous portons, nous avons fait sténographier vos réponses par un homme qui se tenait dans une pièce voisine derrière une portière… et vraiment, lorsque, l'esprit plus reposé, vous relirez un jour de sang-froid cet interrogatoire… vous ne vous étonnerez plus de la résolution qu'on a été forcé de prendre…
— Poursuivez… monsieur, dit Adrienne avec mépris.
— Les faits que je viens de vous citer étant donc avérés, reconnus, vous devez comprendre, ma chère mademoiselle Adrienne, que la responsabilité de ceux qui vous aiment est parfaitement à couvert; ils ont dû chercher à guérir ce dérangement d'esprit, qui ne se manifeste encore, il est vrai, que par des manies, mais qui compromettrait gravement votre avenir s'il se développait davantage… Or, à mon avis, on ne peut en espérer la cure radicale, que grâce à un traitement à la fois moral et physique… dont la première condition est de vous éloigner d'un bizarre entourage qui exalte si dangereusement votre imagination: tandis que, vivant ici dans la retraite, le calme bienfaisant d'une vie simple et solitaire… mes soins empressés et, je puis le dire, paternels, vous amèneront peu à peu à une guérison complète…
— Ainsi, dit Adrienne avec un rire amer, l'amour d'une noble indépendance, la générosité, le culte du beau, l'aversion de ce qui est odieux et lâche, telles sont les maladies dont vous devez me guérir; je crains d'être incurable, monsieur, car il y a bien longtemps que ma tante a essayé cette honnête guérison.
— Soit, nous ne réussirons peut-être pas, mais, au moins, nous tenterons. Vous le voyez donc bien… il y a une masse de faits assez graves pour motiver notre détermination, prise d'ailleurs en conseil de famille: ce qui me met complètement à l'abri de vos menaces… car c'était là que j'en voulais revenir: un homme de mon âge, de ma considération, n'agit jamais légèrement dans de telles circonstances; vous comprenez donc maintenant ce que je vous disais tout à l'heure; en un mot, n'espérez pas sortir d'ici avant votre complète guérison, et persuadez-vous bien que je suis et que je serai toujours à l'abri de vos menaces… Ceci bien établi… parlons de votre état actuel avec tout l'intérêt que vous m'inspirez.
— Je trouve, monsieur… que, si je suis folle, vous me parlez bien raisonnablement.
— Vous, folle!… grâce à Dieu… ma pauvre enfant… vous ne l'êtes pas encore… et j'espère bien que, par mes soins, vous ne le serez jamais… Aussi, pour vous empêcher de le devenir, il faut s'y prendre à temps… et, croyez-moi, il est plus que temps… Vous me regardez d'un air tout surpris… tout étrange… Voyons… quel intérêt puis-je avoir à vous parler ainsi? Est-ce la haine de votre tante que je favorise? Mais dans quel but? Que peut-elle pour ou contre moi? Je ne pense d'elle à cette heure ni plus ni moins de bien qu'hier. Est-ce que je vous tiens à vous- même un langage nouveau?… Ne vous ai-je pas hier plusieurs fois parlé de l'exaltation dangereuse de votre esprit, de vos manies bizarres? J'ai agi de ruse pour vous amener ici… Eh! sans doute; j'ai saisi avec empressement l'occasion que vous m'offriez vous- même… C'est encore vrai, ma pauvre chère enfant… car jamais vous ne seriez venue ici volontairement; un jour ou l'autre… il eût fallu trouver un prétexte pour vous y amener… et, ma foi, je vous l'avoue… je me suis dit: son intérêt avant tout… Fais ce que dois… advienne que pourra…
À mesure que M. Baleinier parlait, la physionomie d'Adrienne alternativement empreinte d'indignation et de dédain, prenait une singulière expression d'angoisse et d'horreur… En entendant cet homme s'exprimer d'une manière en apparence si naturelle, si sincère, si convaincue, et pour ainsi dire si juste et si raisonnable, elle se sentait plus épouvantée que jamais… Une atroce trahison revêtue de telles formes l'effrayait cent fois plus que la haine franchement avouée de Mme de Saint-Dizier… Elle trouvait enfin cette audacieuse hypocrisie tellement monstrueuse, qu'elle la croyait presque impossible. Adrienne avait si peu l'art de cacher ses ressentiments que le médecin, habile et profond physionomiste, s'aperçut de l'impression qu'il produisait.
— Allons, se dit-il, c'est un pas immense… au dédain et à la colère a succédé la frayeur… Le doute n'est pas loin… je ne sortirai pas d'ici sans qu'elle m'ait dit affectueusement: «Revenez bientôt, mon bon monsieur Baleinier.»