Le médecin reprit donc d'une voix triste et émue qui semblait partir du profond de son coeur:
— Je le vois… vous vous défiez toujours de moi… ce que je dis n'est que mensonge, fourberie, hypocrisie, haine, n'est-ce pas?… Vous haïr… moi… et pourquoi? mon Dieu! que m'avez-vous fait? ou plutôt… vous accepterez peut-être cette raison comme plus déterminante pour un homme de ma sorte, ajouta M. Baleinier avec amertume, ou plutôt quel intérêt ai-je à vous haïr? Comment… vous… vous qui n'êtes dans l'état fâcheux où vous vous trouvez que par suite de l'exagération des plus généreux instincts… vous qui n'avez pour ainsi dire que la maladie de vos qualités… vous pouvez froidement, résolument, accuser un honnête homme qui ne vous a donné jusqu'ici que des preuves d'affection… l'accuser du crime le plus lâche, le plus noir, le plus abominable dont un homme puisse se souiller… Oui, je dis crime… parce que l'atroce trahison dont vous m'accusez ne mériterait pas d'autre nom. Tenez, ma pauvre enfant… c'est mal… bien mal, et je vois qu'un esprit indépendant peut montrer autant d'injustice et d'intolérance que les esprits les plus étroits. Cela ne m'irrite pas… non… mais cela me fait souffrir… oui, je vous l'assure… bien souffrir.
Et le docteur passa la main sur ses yeux humides. Il faut renoncer à rentre l'accent, le regard, la physionomie, le geste de M. Baleinier en s'exprimant ainsi. L'avocat le plus habile et le plus exercé, le plus grand comédien du monde n'aurait pas mieux joué cette scène que le docteur… et encore, non personne ne l'eût jouée aussi bien… car M. Baleinier, emporté malgré lui par la situation, était à demi convaincu de ce qu'il disait. En un mot, il sentait toute l'horreur de sa perfidie, mais il savait qu'Adrienne ne pourrait y croire; car il est des combinaisons si horribles que les âmes loyales et pures ne peuvent jamais les accepter comme possibles; si malgré soi un esprit élevé plonge du regard dans l'abîme du mal, au-delà d'une certaine profondeur, il est pris de vertige, et ne distingue plus rien. Et puis enfin les hommes les plus pervers ont un jour, une heure, un moment où ce que Dieu a mis de bon au coeur de toute créature se révèle malgré eux. Adrienne était trop intéressante, elle se trouvait dans une position trop cruelle pour que le docteur ne ressentît pas au fond du coeur quelque pitié pour cette infortunée; l'obligation où il était depuis longtemps de paraître lui témoigner de la sympathie, la charmante confiance que la jeune fille avait en lui, étaient devenues pour cet homme de douces et chères habitudes… mais sympathie et habitudes devaient céder devant une implacable nécessité… Ainsi, le marquis d'Aigrigny idolâtrait sa mère… Mourante, elle l'appelait… et il était parti malgré ce dernier voeu d'une mère à l'agonie… Après un tel exemple, comment M. Baleinier n'eût-il pas sacrifié Adrienne? Les membres de l'ordre dont il faisait partie étaient à lui… mais il était à eux peut-être plus encore qu'ils n'étaient à lui; car une longue complicité dans le mal crée des liens indissolubles et terribles.
Au moment où M. Baleinier finissait de parler si chaleureusement à Mlle de Cardoville, la planche qui fermait extérieurement le guichet de la porte glissa doucement dans sa rainure, et deux yeux regardèrent attentivement dans la chambre. M. Baleinier ne s'en aperçut pas.
Adrienne ne pouvait détacher ses yeux du docteur, qui semblait la fasciner; muette, accablée, saisie d'une vague terreur, incapable de pénétrer dans les profondeurs ténébreuses de l'âme de cet homme, émue malgré elle par la sincérité moitié feinte, moitié vraie, de son accent touchant et douloureux… la jeune fille eut un moment de doute. Pour la première fois il lui vint à l'esprit que M. Baleinier commettait une erreur affreuse… mais que peut- être il la commettait de bonne foi… D'ailleurs, les angoisses de la nuit, les dangers de sa position, son agitation fébrile, tout concourait à jeter le trouble et l'indécision dans l'esprit de la jeune fille; elle contemplait le médecin avec une surprise croissante; puis, faisant un violent effort sur elle-même pour ne pas céder à une faiblesse dont elle entrevoyait les conséquences effrayantes, elle s'écria:
— Non… non, monsieur… je ne veux pas… je ne puis croire… vous avez trop de savoir, d'expérience pour commettre une pareille erreur…
— Une erreur… dit M. Baleinier d'un ton grave et triste, une erreur… laissez-moi vous parler au nom de ce savoir, de cette expérience que vous m'accordez; écoutez-moi quelques instants, ma chère enfant… et ensuite… je n'en appellerai… qu'à vous même!…
— À moi-même… reprit la jeune fille stupéfaite, vous voulez me persuader que…
Puis s'interrompant, elle ajouta en riant d'un rire convulsif:
— Il ne manquait, en effet, à votre triomphe que de m'amener à avouer que je suis folle… que ma place est ici… que je vous dois…