— De la reconnaissance… oui, vous m'en devez, ainsi que je vous l'ai dit au commencement de cet entretien… Écoutez-moi donc; mes paroles seront cruelles, mais il est des blessures que l'on ne guérit qu'avec le fer et le feu. Je vous en conjure, ma chère enfant… réfléchissez… jetez un regard impartial sur votre vie passée… Écoutez-vous penser… et vous aurez peur… Souvenez- vous de ces moments d'exaltation étrange pendant lesquels, disiez- vous, vous n'apparteniez plus à la terre… et puis surtout, je vous en conjure, pendant qu'il en est temps encore, à cette heure où votre esprit a conservé assez de lucidité pour comparer… comparez votre vie à celle des autres jeunes filles de votre âge. En est-il une seule qui vive comme vous vivez, qui pense comme vous pensez? à moins de vous croire si souverainement supérieure aux autres femmes que vous puissiez faire accepter, au nom de cette supériorité, une vie et des habitudes uniques dans le monde…

— Je n'ai jamais eu ce stupide orgueil… monsieur, vous le savez bien… dit Adrienne en regardant le docteur avec un effroi croissant.

— Alors, ma pauvre enfant, à quoi attribuer votre manière de vivre si étrange, si inexplicable? Pourriez-vous jamais vous persuader à vous-même qu'elle est sensée? Ah! mon enfant, prenez garde… Vous en êtes encore à des originalités charmantes… à des excentricités poétiques… à des rêveries douces et vagues… Mais la pente est irrésistible, fatale… Prenez garde… prenez garde!… la partie saine, gracieuse, spirituelle de votre intelligence, ayant encore le dessus… imprime son cachet à vos étrangetés… Mais vous ne savez pas, voyez-vous… avec quelle violence effrayante la partie insensée se développe et étouffe l'autre… à un moment donné. Alors ce ne sont plus des bizarreries gracieuses comme les vôtres… ce sont des insanités ridicules, sordides, hideuses.

— Ah!… j'ai peur… dit la malheureuse enfant en passant ses mains tremblantes sur son front brûlant.

— Alors… continua M. Baleinier d'une voix altérée, alors les dernières lueurs de l'intelligence s'éteignent; alors… la folie… il faut bien prononcer ce mot épouvantable… la folie prend le dessus!… Tantôt elle éclate en transports furieux, sauvages…

— Comme la femme… de là-haut… murmura Adrienne.

Et, le regard brûlant, fixe, elle leva lentement son doigt vers le plafond.

— Tantôt, dit le médecin, effrayé lui-même de l'effroyable conséquence de ses paroles, mais cédant à la fatalité de sa situation, tantôt la folie est stupide, brutale; l'infortunée créature qui en est atteinte ne conserve plus rien d'humain, elle n'a plus que les instincts des animaux… Comme eux… elle mange avec voracité, et puis comme eux elle va et vient dans la cellule où l'on est obligé de la renfermer… C'est là toute sa vie… toute…

— Comme la femme… de là-bas… Et Adrienne, le regard de plus en plus égaré, étendit lentement son bras vers la fenêtre du bâtiment que l'on voyait par la croisée de sa chambre.

— Eh bien, oui… s'écria M. Baleinier, comme vous, malheureuse enfant… ces femmes étaient jeunes, belles, spirituelles; mais comme vous, hélas! elles avaient en elles ce germe fatal de l'insanité qui, n'ayant pas été détruit à temps… a grandi… et pour toujours a étouffé leur intelligence…