— Oh! grâce… s'écria Mlle de Cardoville, la tête bouleversée par la terreur, grâce… ne me dites pas ces choses-là… Encore une fois… j'ai peur… tenez… emmenez-moi d'ici, je vous dis de m'emmener d'ici! s'écria-t-elle avec un accent déchirant, je finirais par devenir folle…
Puis, se débattant contre les redoutables angoisses qui venaient l'assaillir malgré elle, Adrienne reprit:
— Non! oh! non… ne l'espérez pas! je ne deviendrai pas folle; j'ai toute ma raison, moi; est-ce que je suis aveugle pour croire ce que vous me dites là!!! Sans doute, je ne vis comme personne, je ne pense comme personne, je suis choquée de choses qui ne choquent personne; mais qu'est-ce que cela prouve? Que je ne ressemble pas aux autres… Ai-je mauvais coeur? suis-je envieuse, égoïste? Mes idées sont bizarres, je l'avoue, mon Dieu, je l'avoue; mais enfin, monsieur Baleinier, vous le savez bien, vous… leur but est généreux, élevé… (Et la voix d'Adrienne devint émue, suppliante; ses larmes coulèrent abondamment.) De ma vie je n'ai fait une action méchante; si j'ai eu des torts, c'est à force de générosité: parce qu'on voudrait voir tout le monde trop heureux autour de soi, on n'est pas folle, pourtant… et puis, on sent bien soi-même si l'on est folle, et je sens que je ne le suis pas, et encore… maintenant est-ce que je le sais? vous me dites des choses si effrayantes de ces deux femmes de cette nuit… vous devez savoir cela mieux que moi… Mais alors, ajouta Mlle de Cardoville avec un accent de désespoir déchirant, il doit y avoir quelque chose à faire; pourquoi, si vous m'aimez, avoir attendu si longtemps aussi! vous ne pouviez pas avoir pitié de moi plus tôt. Et ce qui est affreux… c'est que je ne sais pas seulement si je dois vous croire… car c'est peut-être un piège… mais non… non… vous pleurez… ajouta-t-elle en regardant M. Baleinier qui, en effet, malgré son cynisme et sa dureté, ne pouvait retenir ses larmes à la vue de ces tortures sans nom. Vous pleurez sur moi… mais, mon Dieu! alors il y a, quelque chose à faire, n'est-ce pas?… Oh! je ferai tout ce que vous voudrez… oh! tout, pour ne pas être comme ces femmes… comme ces femmes de cette nuit. Et s'il était trop tard? oh! non… il n'est pas trop tard… n'est-ce pas, mon bon monsieur Baleinier?… Oh! maintenant, je vous demande pardon de ce que je vous ai dit quand vous êtes entré… C'est qu'alors, vous concevez… moi, je ne savais pas…
À ces paroles brèves, entrecoupées de sanglots et prononcées avec une sorte d'égarement fiévreux, succédèrent quelques minutes de silence, pendant lesquelles le médecin, profondément ému, essuya ses larmes. Ses forces étaient à bout.
Adrienne avait caché sa figure dans ses mains; tout à coup elle redressa la tête; ses traits étaient plus calmes, quoique agités par un tremblement nerveux.
— Monsieur Baleinier, dit-elle avec une dignité touchante, je ne sais pas ce que je vous ai dit tout à l'heure; la crainte me faisait délirer, je crois; je viens de me recueillir. Écoutez-moi; je suis en votre pouvoir, je le sais; rien ne peut m'en arracher… je le sais; êtes-vous pour moi un ennemi implacable?… êtes-vous un ami? je l'ignore; craignez-vous réellement, ainsi que vous l'assurez, que ce qui n'est chez moi que bizarrerie à cette heure ne devienne de la folie plus tard, ou bien êtes-vous complice d'une machination infernale?… vous seul savez cela… Malgré mon courage, je me déclare vaincue. Quoi que ce soit qu'on veuille de moi… vous entendez?… quoi que ce soit… j'y souscris d'avance… j'en donne ma parole, et elle est loyale, vous le savez… Vous n'aurez donc plus aucun intérêt à me retenir ici… Si, au contraire, vous croyez sincèrement ma raison en danger, et, je vous l'avoue, vous avez éveillé dans mon esprit des doutes vagues, mais effrayants… alors, dites-le-moi, je vous croirai… je suis seule, à votre merci, sans amis, sans conseil… Eh bien! je me confie aveuglément à vous… Est-ce mon sauveur ou mon bourreau que j'implore?… je n'en sais rien… mais je lui dis: voilà mon avenir… voilà ma vie… prenez… je n'ai plus la force de vous la disputer…
Ces paroles, d'une résignation navrante, d'une confiance désespérée, portèrent le dernier coup aux indécisions de M. Baleinier. Déjà cruellement ému de cette scène, sans réfléchir aux conséquences de ce qu'il allait faire, il voulut du moins rassurer Adrienne sur les terribles et injustes craintes qu'il avait su éveiller en elle. Les sentiments de repentir et de bienveillance qui animaient M. Baleinier se lisaient sur sa physionomie. Ils s'y lisaient trop… Au moment où il s'approchait de Mlle de Cardoville pour lui prendre la main, une petite voix tranchante et aiguë se fit entendre derrière le guichet et prononça ces seuls mots:
— Monsieur Baleinier…
— Rodin!… murmura le docteur effrayé, il m'épiait!
— Qui vous appelle?… demanda la jeune fille à M. Baleinier.