— Hélas! mon Dieu! ayez pitié de nous tous! disait la pauvre mère en sanglotant, toujours agenouillée, pendant que le soldat était en proie à un violent combat intérieur.

— Ne pleure pas ainsi, chère mère, tu me brises le coeur, dit Agricol en relevant sa mère avec l'aide de la Mayeux, rassure-toi. J'ai dû exagérer à mon père les mauvaises chances de l'entreprise; mais à nous deux, en agissant prudemment, nous pourrons réussir presque sans rien risquer, n'est-ce pas, mon père? dit Agricol, en faisant un signe d'intelligence à Dagobert. Encore une fois, rassure-toi, bonne mère… je réponds de tout… Nous délivrerons les filles du maréchal Simon et Mlle de Cardoville… La Mayeux, donne-moi les tenailles et le marteau qui sont au bas de cette armoire…

L'ouvrière, essuyant ses larmes, obéit à Agricol, pendant que celui-ci, à l'aide d'un soufflet, avivait le brasier où chauffaient les pincettes.

— Voici tes outils… Agricol, dit la Mayeux d'une voix profondément altérée, en présentant, de ses mains tremblantes, ces objets au forgeron, qui, à l'aide des tenailles, retira bientôt du feu les pincettes chauffées à blanc, qu'il commença de façonner en crochet à grands coups de marteau, se servant du poêle de fonte pour enclume.

Dagobert était resté silencieux et pensif. Tout à coup il dit à
Françoise en lui prenant les mains:

— Tu connais ton fils: l'empêcher maintenant de me suivre, c'est impossible… Mais rassure-toi… chère femme… nous réussirons… je l'espère… Si nous ne réussissons pas… si nous sommes arrêtés, Agricol et moi, eh bien! non… pas de lâchetés… pas de suicide… le père et le fils s'en iront en prison bras dessus bras dessous, le front haut, le regard fier, comme deux hommes de coeur qui ont fait leur devoir… jusqu'au bout… Le jour du jugement viendra… nous dirons tout… loyalement, franchement… nous dirons que, poussés à la dernière extrémité… ne trouvant aucun secours, aucun appui dans la loi, nous avons été obligés d'avoir recours à la violence… Va, forge, mon garçon, ajouta Dagobert en s'adressant à son fils, qui martelait le fer rougi, forge… forge… sans crainte; les juges sont d'honnêtes gens, ils absoudront d'honnêtes gens.

— Oui, brave père, tu as raison; rassure-toi, chère mère… les juges verront la différence qu'il y a entre des bandits qui escaladent la nuit des murs pour voler… et un vieux soldat et son fils qui au péril de leur liberté, de leur vie, de l'infamie, ont voulu délivrer de pauvres victimes.

— Et si ce langage n'est pas entendu, reprit Dagobert, tant pis!… ce ne sera ni ton fils ni ton mari qui seront déshonorés aux yeux des honnêtes gens… Si l'on nous met au bagne… si nous avons le courage de vivre… eh bien! le jeune et le vieux forçat porteront fièrement leur chaîne… et le marquis renégat… le prêtre infâme sera plus honteux que nous… Va, forge le fer sans crainte, mon garçon! Il y a quelque chose que le bagne ne peut flétrir: une bonne conscience et l'honneur… Maintenant, deux mots, ma bonne Mayeux; l'heure avance et nous presse. Quand vous êtes descendue dans le jardin, avez-vous remarqué si les étages du couvent étaient élevés?

— Non, pas très élevés, monsieur Dagobert, surtout du côté qui regarde la maison des fous où est enfermée Mlle de Cardoville.

— Comment avez-vous fait pour parler à cette demoiselle?