Oh! faites qu'ils obéissent aux dernières volontés de leur aïeul! Faites qu'ils puissent unir leurs coeurs charitables, leurs vaillantes forces, leurs grandes richesses! Ainsi ils travailleront au bonheur futur de l'humanité… Ainsi ils rachèteront peut-être ma vie éternelle!
Ces mots de l'Homme-Dieu: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES… seraient leur seule fin, leurs seuls moyens… À l'aide de ces paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces faux ancêtres qui ont renié les préceptes d'amour, de paix et d'espérance de l'Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de haine, de violence et de désespoir…
Ces faux prêtres… qui, soudoyés par les puissants et par les heureux de ce monde… leurs complices de tous les temps… au lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frères qui souffrent, qui gémissent depuis tant de siècles, osent dire en votre nom, Seigneur, que le pauvre est à jamais voué aux tortures de ce monde… et que le désir ou l'espérance de moins souffrir sur cette terre est un crime à vos yeux… _parce que le bonheur du petit nombre… et le malheur de presque toute l'humanité… _telle est votre volonté. Ô blasphème!… N'est-ce pas le contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volonté divine?
Par pitié! écoutez-moi, Seigneur… Arrachez à leurs ennemis les descendants de ma soeur… depuis l'artisan jusqu'au fils de roi… Ne laissez pas détruire le germe d'une puissante et féconde association, qui, grâce à vous, datera peut-être dans les fastes du bonheur de l'humanité. Laissez-moi, Seigneur, les réunir, puisqu'on les divise; les défendre, puisqu'on les attaque… laissez-moi faire espérer ceux-là qui n'espèrent plus, donner du courage à ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute menace, soutenir ceux qui persévèrent dans le bien…
Et peut-être leur lutte, leur dévouement, leur vertu, leurs douleurs expieront ma faute… à moi que le malheur, oh! que le malheur seul avait rendu injuste et méchant.
Seigneur! puisque votre main toute-puissante m'a conduit ici… dans un but que j'ignore, désarmez enfin votre colère; que je ne sois plus l'instrument de vos vengeances!… Assez de deuil sur la terre! Depuis deux années, vos créatures tombent par milliers sur mes pas…
Le monde est décimé, un voile de deuil s'étend par tout le globe… Depuis l'Asie jusqu'aux glaces du pôle… j'ai marché… et l'on est mort… N'entendez-vous pas ce long sanglot qui de la terre monte vers vous, Seigneur?… Miséricorde pour tous et pour moi… Qu'un jour, qu'un seul jour… je puisse réunir les descendants de ma soeur… et ils sont sauvés…
En disant ces paroles, le voyageur tomba à genoux… il levait vers le ciel ses mains suppliantes.
Tout à coup le vent rugit avec plus de violence; ses sifflements aigus se changèrent en tourmente… Le voyageur tressaillit. D'une voix épouvantée, il s'écria:
— Seigneur, le vent de mort mugit avec rage… Il me semble que son tourbillon me soulève Seigneur, vous n'exaucez donc pas ma prière! Le spectre… oh! le spectre… le voilà encore… sa face verdâtre est agitée de mouvements convulsifs… ses yeux rouges tournent dans leur orbite… Va-t'en!… va-t'en… Sa main!… oh! sa main glacée a saisi la mienne…