Le lendemain du jour où le sinistre voyageur, descendant des hauteurs de Montmartre, était entré dans Paris, une assez grande activité régnait à l'hôtel de Saint-Dizier. Quoiqu'il fût à peine midi, la princesse, sans être parée, elle avait trop bon goût pour cela, était cependant mise avec plus de recherche qu'à l'ordinaire; ses cheveux blonds, au lieu d'être simplement aplatis en bandeaux, formaient deux touffes crêpées, qui seyaient fort bien à ses joues grasses et fleuries. Son bonnet était garni de frais rubans roses; enfin, en voyant Mme de Saint-Dizier se cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait que Mme Grivois avait dû requérir l'assistance et les efforts d'une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour obtenir ce remarquable amincissement de la taille replète de leur maîtresse.

Nous dirons bientôt la cause édifiante de cette légère recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de Mme Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres relativement à quelques préparatifs qui se faisaient dans un vaste salon. Au milieu de cette pièce était une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours cramoisi et entourée de plusieurs chaises, au milieu desquelles on remarquait, à la place d'honneur, un fauteuil de bois doré. Dans un des angles du salon, non loin de la cheminée, où brûlait un excellent feu, se dressait une sorte de buffet improvisé; l'on y voyait les éléments variés de la plus friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats d'argent, là s'élevaient en pyramides des sandwichs de laitance de carpe au beurre d'anchois, émincés de thon mariné et de truffes de Périgord (on était en carême); plus loin, sur des réchauds d'argent à l'esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des _bouchées _de queues d'écrevisses de la Meuse à la crème cuite fumaient dans leur pâte feuilletée, croustillante et dorée et semblaient défier en excellente, en succulence, de petit pâtés aux huîtres de Marennes étuvées dans le vin de Madère et _aiguisées _d'un hachis d'esturgeon aux quatre épices. À côté de ces oeuvres _sérieuses _venaient des oeuvres plus légères, de petits biscuits soufflés à l'ananas, des _fondants _aux fraises, primeur alors fort rare; des gelées d'oranges servies dans l'écorce entière de ces fruits, artistement vidés à cet effet; rubis et topazes, les vins de Bordeaux, de Madère et d'Alicante étincelaient dans de larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux aiguières de porcelaine de Sèvres, remplies l'une de café à la crème et l'autre de chocolat à la vanille ambrée, arrivaient presque à l'état de sorbets, plongés qu'ils étaient dans un grand rafraîchissoir d'argent ciselé, rempli de glace. Mais ce qui donnait à cette friande collation un caractère singulièrement apostolique et romain, c'étaient certains produits de l'_office _religieusement élaborés. Ainsi on remarquait de charmants petits calvaires en pâte d'abricot, des mitres sacerdotales pralinées, des crosses épiscopales en massepain auxquelles la princesse avait joint, par une attention toute pleine de délicatesse, un petit chapeau de cardinal en sucre de cerises, orné de cordelières en fils de caramel; la pièce la plus importante de ces sucreries catholiques, le chef-d'oeuvre du chef d'office de Mme de Saint- Dizier, était un superbe crucifix en angélique avec sa couronne d'épine-vinette candie.[18]

Ce sont là d'étranges profanations dont s'indignent avec raison les gens même peu dévots. Mais, depuis l'impudente jonglerie de la tunique de Trèves jusqu'à la plaisanterie effrontée de la châsse d'Argenteuil, les gens pieux à la façon de la princesse de Saint- Dizier semblent prendre à tâche de ridiculiser à force de zèle des traditions respectables.

Après avoir jeté un coup d'oeil des plus satisfaits sur la collation ainsi préparée, Mme de Saint-Dizier dit à Mme Grivois, en lui montrant le fauteuil doré qui semblait destiné au président de cette réunion:

— A-t-on mis ma chancelière sous la table, pour que son Éminence puisse y reposer ses pieds? elle se plaint toujours du froid…

— Oui, madame, dit Mme Grivois après avoir regardé sous la table; la chancelière est là…

— Dites aussi que l'on remplisse d'eau bouillante une boule d'étain, dans le cas où son Éminence n'aurait pas assez de la chancelière pour réchauffer ses pieds…

— Oui, madame.

— Mettez encore du bois dans le feu.

— Mais, madame… c'est déjà un vrai brasier… voyez donc! Et puis, si Son Éminence a toujours froid, Mgr l'évêque d'Halfagen a toujours trop chaud; il est continuellement en nage.