La princesse haussa les épaules et dit à Mme Grivois:

— Est-ce que Son Éminence Mgr le cardinal de Malipieri n'est pas le supérieur de Mgr l'évêque d'Halfagen?

— Si madame.

— Eh bien! selon la hiérarchie, c'est à monseigneur à souffrir de la chaleur, et non pas à Son Éminence de souffrir du froid… Ainsi donc, faites ce que je vous dis, remettez du bois dans le feu. Du reste, rien de plus simple. Son Éminence est Italienne, monseigneur appartient au nord de la Belgique; il est fort naturel qu'ils soient habitués à des températures différentes.

— Comme madame voudra, dit Mme Grivois en mettant deux énormes bûches au feu; mais, à la chaleur qu'il fait ici, monseigneur est capable de tomber suffoqué.

— Eh! mon Dieu! moi aussi, je trouve qu'il fait trop chaud ici; mais notre sainte religion ne nous enseigne-t-elle pas le sacrifice et la mortification? dit la princesse avec une touchante expression de dévouement.

On connaît maintenant la cause de la toilette un peu coquette de la princesse de Saint-Dizier. Il s'agissait de recevoir dignement des prélats qui, réunis au père d'Aigrigny, à d'autres dignitaires de l'Église, avaient déjà tenu chez la princesse une espèce de concile au petit pied. Une jeune mariée qui donne son premier bal, un mineur émancipé qui donne son premier dîner de garçon, une femme d'esprit qui fait la première lecture de sa première oeuvre inédite ne sont pas plus radieux, plus fiers et en même temps plus soigneusement empressés auprès de leurs hôtes que ne l'était Mme de Saint-Dizier auprès de _ses _prélats. Voir de très graves intérêts s'agiter, se débattre chez elle et devant elle; entendre des gens fort capables lui demander son avis sur certaines dispositions pratiques relatives à l'influence des congrégations de femmes, c'était pour la princesse à en mourir d'orgueil, car leurs _Éminences _et leurs _Grandeurs _consacraient ainsi à jamais sa prétention d'être considérée… environ comme une sainte mère de l'Église. Aussi, pour ces prélats indigènes ou exotiques, avait-elle déployé une foule d'onctueuses câlineries, et de benoîtes coquetteries. Rien de plus logique, d'ailleurs, que les transfigurations successives de cette femme sans coeur mais aimant sincèrement, passionnément, l'intrigue et la domination de coterie. Elle avait, selon les progrès de l'âge, naturellement passé de l'intrigue amoureuse à l'intrigue politique, et de l'intrigue politique à l'intrigue religieuse.

Au moment où Mme de Saint-Dizier terminait l'inspection de ses préparatifs, un bruit de voitures, retentissant dans la cour de l'hôtel, l'avertit de l'arrivée des personnes qu'elle attendait; sans doute ces personnes étaient du rang le plus élevé, car, contre tous les usages, elle alla les recevoir à la porte de son premier salon.

C'étaient en effet le cardinal Malipieri qui avait toujours froid, et l'évêque belge Halfagen, qui avait toujours chaud; le père d'Aigrigny les accompagnait. Le cardinal romain était un grand homme plus osseux que maigre et à la physionomie hautaine et rusée, à la figure jaunâtre et bouffie; il louchait beaucoup, et ses yeux étaient profondément cernés d'un cercle brun. L'évêque belge était un petit homme court, gros, trapu, à l'abdomen proéminent, au teint apoplectique, au regard délibéré, à la main potelée, molle et douillette.

Bientôt la compagnie fut rassemblée dans le grand salon; le cardinal alla se coller à la cheminée, tandis que l'évêque, qui commençait à suer et à souffler, lorgnait de temps à autre le chocolat et le café glacés qui devaient l'aider à supporter les ardeurs de cette canicule artificielle.