— Je ne me serais jamais permis d'adresser un tel reproche à Votre Révérence… si mérité qu'il parût, dit le père d'Aigrigny avec un sourire amer.
— Un reproche? dit Rodin en haussant les épaules, un reproche? vous voilà jugé. Savez-vous ce que j'écrivais de vous il y a six semaines? le voici: «Le père d'Aigrigny a d'excellentes qualités, il me servira», et dès demain je vous emploierai très activement, dit Rodin en manière de parenthèse; mais, ajoutai-je, «il n'est pas assez grand pour savoir à l'occasion se faire petit…» Comprenez-vous?
— Pas très bien, dit le père d'Aigrigny en rougissant.
— Tant pis pour vous, reprit Rodin; cela prouve que j'avais raison. Eh bien, puisqu'il faut vous le dire, j'ai eu, moi, assez d'esprit pour faire le plus sot métier du monde pendant six semaines… Oui, tel que vous me voyez, j'ai fait la causette avec une grisette; j'ai parlé progrès, humanité, liberté, émancipation de la femme… avec une jeune fille à tête folle; j'ai parlé grand Napoléon, fétichisme bonapartiste, avec un vieux soldat imbécile; j'ai parlé gloire impériale, humiliation de la France, espérance dans le roi de Rome, avec un brave homme de maréchal de France qui, s'il a le coeur plein d'adoration pour ce voleur de trônes qui a tiré le boulet à Sainte-Hélène, a la tête aussi creuse, aussi sonore qu'une trompette de guerre… aussi, soufflez dans cette boîte sans cervelle quelques notes guerrières ou patriotiques, et voilà que ça donne des fanfares ahuries sans savoir pour qui, pour quoi, ni comment. J'ai bien fait plus, sur ma foi!… j'ai parlé amourette avec un jeune tigre sauvage. Quand je vous le disais, que c'était lamentable de voir un homme un peu intelligent s'amoindrir, comme je l'ai fait, par tous ces petits moyens; s'abaisser à nouer si laborieusement les mille fils de cette trame obscure! Beau spectacle, n'est-ce pas? voir l'araignée tisser opiniâtrement sa toile… comme c'est intéressant, un vilain petit animal noirâtre tendant fil sur fil, renouant ceux- ci, renforçant ceux-là, en allongeant d'autres; vous haussez les épaules, soit… mais revenez deux heures après; que trouvez-vous? le petit animal noirâtre bien gorgé, bien repu, et dans sa toile une douzaine de folles mouches si enlacées, si garrottées, que le petit animal noirâtre n'a plus qu'à choisir à son aise l'heure et le moment de sa pâture…
En disant ces mots, Rodin sourit d'une manière étrange; ses yeux, ordinairement à demi voilés par ses flasques paupières, s'ouvrirent tout grands et semblèrent briller plus que de coutume; le jésuite sentait en lui depuis quelques instants une sorte d'excitation fébrile; il l'attribuait à la lutte qu'il soutenait devant ces éminents personnages, qui subissaient déjà l'influence de sa parole originale et tranchante.
Le père d'Aigrigny commençait à regretter d'avoir engagé cette lutte; pourtant il reprit avec une ironie mal contenue:
— Je ne conteste pas la ténuité de vos moyens. Je suis d'accord avec vous, ils sont très puérils, ils sont très vulgaires; mais cela ne suffit pas absolument pour donner une haute idée de votre mérite… Je me permettrai donc de vous demander…
— Ce que ces moyens ont produit? reprit Rodin avec une exaltation qui ne lui était pas habituelle. Regardez dans ma toile d'araignée, et vous y verrez cette belle et insolente jeune fille, si fière, il y a six semaines, de sa beauté, de son esprit, de son audace… à cette heure, pâle, défaite, elle est mortellement blessée au coeur.
— Mais cet élan d'intrépidité chevaleresque du prince indien dont tout Paris s'est ému, dit la princesse, Mlle de Cardoville en a dû être touchée?…
— Oui, mais j'ai paralysé l'effet de ce dévouement stupide et sauvage en démontrant à cette jeune fille qu'il ne suffit pas de tuer des panthères noires pour prouver que l'on est un amant sensible, délicat et fidèle.