— Oui, madame, dit Rose-Pompon avec un redoublement de crânerie alors plus affectée que naturelle. D'abord, il ne faut pas croire que je me trouve malheureuse et que je veuille vous faire une scène de jalousie ou pousser des cris de délaissée… Ne vous flattez pas de ça… Dieu merci! je n'ai pas à me plaindre du prince Charmant (c'est le petit nom que je lui ai donné); au contraire, il m'a rendue très heureuse; si je l'ai quitté, c'est malgré lui, et parce que cela m'a plu.
Ce disant, Rose-Pompon qui, malgré ses airs dégagés, avait le coeur très gros, ne put retenir un soupir.
— Oui, madame, reprit-elle, je l'ai quitté parce que cela m'a plu, car il était fou de moi, madame… même que si j'avais voulu, il m'aurait épousée, oui, madame, épousée; tant pis si ce que je vous dis là vous fait de la peine… Du reste, quand je dis tant pis, c'est vrai que je voulais vous en causer… de la peine… Oh! bien sûr; mais lorsque tout à l'heure, je vous ai vue si bonne pour la pauvre Mayeux, quoique j'étais bien certainement dans mon droit… j'ai éprouvé quelque chose… Enfin, ce qu'il y a de plus clair, c'est que je vous déteste, et que vous le méritez bien… ajouta Rose-Pompon en frappant du pied.
De tout ceci, même pour une personne beaucoup moins pénétrante qu'Adrienne et beaucoup moins intéressée qu'elle à démêler la vérité, il résultait évidemment que Mlle Rose-Pompon, malgré ses airs triomphants à l'endroit de _celui _qui perdait la tête pour elle et voulait l'épouser, il résultait que Mlle Rose-Pompon était complètement désappointée, qu'elle faisait un énorme mensonge, qu'on ne l'aimait pas, et qu'un violent dépit amoureux lui avait fait désirer de rencontrer Mlle de Cardoville, afin de lui faire, pour se venger, ce qu'en termes vulgaires on appelle une _scène, _regardant Adrienne (on saura tout à l'heure pourquoi) comme son heureuse rivale; mais le bon naturel de Rose-Pompon ayant repris le dessus, elle se trouvait fort empêchée pour continuer sa _scène. _Adrienne, pour les raisons qu'on a dites, lui imposant de plus en plus.
Quoiqu'elle se fût attendue, sinon à la singulière sortie de la grisette, du moins à ce résultat: qu'il était impossible que le prince eût pour cette fille aucun attachement sérieux… Mlle de Cardoville, malgré la bizarrerie de cette rencontre, fut d'abord ravie de voir ainsi sa _rivale _confirmer une partie de ses prévisions; mais tout à coup, à ces espérances devenues presque des réalités, succéda une appréhension cruelle… Expliquons-nous.
Ce que venait d'entendre Adrienne aurait dû la satisfaire complètement. Selon ce qu'on appelle les usages et les coutumes du monde, sûre désormais que le coeur de Djalma n'avait pas cessé de lui appartenir, il devait peu lui importer que le prince, dans toute l'effervescence d'une ardente jeunesse, eût ou non cédé à un caprice éphémère pour cette créature, après tout fort jolie et fort désirable, puisque, dans le cas même où il eût cédé à ce caprice, rougissant de cette erreur des sens, il se séparait de Rose-Pompon. Malgré de si bonnes raisons, cette _erreur des sens _ne pouvait être pardonnée par Adrienne. Elle ne comprenait pas cette séparation absolue du corps et de l'âme, qui fait que l'une ne partage pas la souillure de l'autre. Elle ne trouvait pas qu'il fût indifférent de se donner à celle-ci en pensant à celle-là; son amour, jeune, chaste, passionné, était d'une exigence absolue, exigence aussi juste aux jeux de la nature et de Dieu que ridicule et niaise aux yeux des hommes. Par cela même qu'elle avait la religion des sens, par cela même qu'elle les raffinait, qu'elle les vénérait comme une manifestation adorable et divine, Adrienne avait, au sujet des sens, des scrupules, des délicatesses, des répugnances inouïes, invincibles, complètement inconnues de ces austères spiritualistes, de ces prudes ascétiques, qui, sous prétexte de la vitalité, de l'indignité de la matière, en regardent les écarts comme absolument sans conséquence et en font litière, pour lui bien prouver, à cette honteuse, à cette boueuse, tout le mépris qu'elles en font.
Mlle de Cardoville n'était pas de ces créatures farouches, pudibondes, qui mourraient de confusion plutôt que d'articuler nettement qu'elles veulent un mari jeune et beau, ardent et pur: aussi en épousent-elles de laids, de très blasés, de très corrompus, quitte à prendre, six mois après, deux ou trois amants. Non, Adrienne sentait instinctivement tout ce qu'il y a de fraîcheur virginale et céleste dans l'égale innocence de deux beaux êtres amoureux et passionnés, tout ce qu'il y a même de garanties pour l'avenir dans les tendres et ineffables souvenirs que l'homme conserve d'un premier amour qui est aussi sa première possession. Nous l'avons dit, Adrienne n'était donc qu'à moitié rassurée… bien qu'il lui fût confirmé par le dépit même de Rose- Pompon que Djalma n'avait pas eu pour la grisette le moindre attachement sérieux.
La grisette avait terminé sa péroraison par ce mot d'une hostilité flagrante et significative:
— Enfin, madame, je vous déteste!
— Et pourquoi me détestez-vous, mademoiselle? dit doucement
Adrienne.