— Oh! mon Dieu! madame, reprit Rose-Pompon, oubliant tout à fait son rôle de conquérante, et cédant à la sincérité naturelle de son caractère, faites donc comme si vous ne saviez pas à propos de qui et de quoi je vous déteste!… Avec cela… que l'on va ramasser des bouquets jusque dans la gueule d'une panthère pour des personnes qui ne vous sont rien du tout!… Et si ce n'était que cela encore! ajouta Rose-Pompon, qui s'animait peu à peu, et dont la jolie figure, jusqu'alors contractée par une petite moue hargneuse, prit une expression de chagrin réel, pourtant quelquefois comique. Et si ce n'était que l'histoire du bouquet! reprit-elle. Quoique mon sang n'ait fait qu'un tour en voyant le prince Charmant sauter comme un cabri sur le théâtre… je me serais dit: «Bah! ces Indiens, ça a des politesses à eux; ici… une femme laisse tomber son bouquet, un monsieur bien appris le ramasse et le tend, mais dans l'Inde, c'est pas ça: l'homme ramasse le bouquet, ne le rend pas à la femme et lui tue une panthère sous les yeux. Voilà le bon genre du pays, à ce qu'il paraît… Mais ce qui n'est bon genre nulle part, c'est de traiter une femme comme on m'a traitée… et cela, j'en suis sûre, grâce à vous, madame.

Ces plaintes de Rose-Pompon, à la fois amères et plaisantes, se conciliaient peu avec ce qu'elle avait dit précédemment du fol amour de Djalma pour elle, mais Adrienne se garda bien de lui faire remarquer ses contradictions, et lui dit doucement:

— Mademoiselle, vous vous trompez, je crois, en prétendant que je suis pour quelque chose dans vos chagrins; mais, en tous cas, je regretterais sincèrement que vous ayez été maltraitée par qui que ce fût.

— Si vous croyez qu'on m'a battue… vous faites erreur, s'écria Rose-Pompon. Ah bien! par exemple!… Non, ce n'est pas cela… mais enfin… je suis sûre que, sans vous, le prince Charmant aurait fini par m'aimer un peu; j'en vaux bien la peine, après tout. Et puis, enfin… il y a aimer… et aimer… je ne suis pas exigeante, moi; mais pas seulement ça!… et Rose-Pompon mordit l'ongle rose de son pouce. Ah! quand Nini-Moulin est venu me chercher ici, en m'apportant des bijoux, des dentelles pour me décider à le suivre, il avait raison de me dire qu'il ne m'exposerait à rien… que de très honnête…

— Nini-Moulin? demanda Mlle de Cardoville, de plus en plus intéressée; qu'est-ce que Nini-Moulin, mademoiselle?

— Un écrivain religieux, répondit Rose-Pompon d'un ton boudeur, l'âme damnée d'un tas de vieux sacristains dont il empoche l'argent, soi-disant pour écrire sur la morale et sur la religion. Elle est gentille, sa morale!

À ces mots d'écrivain religieux, de sacristains, Adrienne se vit sur la voie d'une nouvelle trame de Rodin ou du père d'Aigrigny, trame dont elle et Djalma avaient encore failli être les victimes; elle commença d'entrevoir vaguement la vérité et reprit:

— Mais, mademoiselle, sous quel prétexte cet homme vous a-t-il emmenée d'ici?

— Il est venu me chercher en me disant qu'il n'y avait rien à craindre pour ma vertu, qu'il ne s'agissait que de me faire bien gentille; alors, moi je me suis dit: «Philémon est à son pays, je m'ennuie toute seule, ça m'a l'air drôle, qu'est-ce que je risque?…» Oh! non, je ne savais pas ce que je risquais, ajouta Rose-Pompon en soupirant. Enfin, Nini-Moulin m'emmène dans une jolie voiture; nous nous arrêtons sur la place du Palais-Royal; un homme à l'air sournois et au teint jaune monte avec moi à la place de Nini-Moulin, et me conduit chez le prince Charmant, où l'on m'établit. Quand je l'ai vu, dame! il est si beau, mais si beau, que j'en suis d'abord restée toute éblouie; avec ça l'air si doux, si bon… Aussi, je me suis dit tout de suite: «C'est pour le coup que ça serait joliment bien à moi de rester sage…» Je ne croyais pas si bien dire… Je suis restée sage… hélas! plus que sage…

— Comment, mademoiselle, vous regrettez de vous être montrée si vertueuse?…