— Tiens… je regrette de n'avoir pas eu au moins l'agrément de refuser quelque chose… Mais refusez donc quand on ne vous demande rien… mais rien de rien; quand on vous méprise assez pour ne pas vous dire un pauvre petit mot d'amour.

— Mais, mademoiselle… permettez-moi de vous faire observer que l'indifférence qu'on vous a témoignée ne vous a pas empêchée de faire, ce me semble, un assez long séjour dans la maison dont vous me parlez.

— Est-ce que je sais pourquoi le prince Charmant me gardait auprès de lui; pourquoi il me promenait en voiture et au spectacle? Que voulez-vous! c'est peut-être aussi bon ton, dans son pays de sauvages, d'avoir auprès de soi une petite fille bien gentille, à cette fin de n'y pas faire attention du tout, du tout…

— Mais alors pourquoi restiez-vous dans cette maison, mademoiselle?

— Eh! mon Dieu! je restais, dit Rose-Pompon en frappant du pied avec dépit, je restais parce que, sans savoir comment cela s'est fait, malgré moi, je me suis mise à aimer le prince Charmant; et, ce qu'il y a de drôle, c'est que moi, qui suis gaie comme un pinson… je l'aimais parce qu'il était triste, preuve que je l'aimais sérieusement. Enfin, un jour, je n'y ai pas tenu… j'ai dit: «Tant pis! il arrivera ce qui pourra; Philémon doit me faire des traits dans son pays, j'en suis sûre;» ça m'encourage, et un matin je m'arrange à ma manière, si gentiment, si coquettement, qu'après m'être regardée dans ma glace, je me dis: «Oh! c'est sûr… il ne résistera pas…» Je vais chez lui; je perds la tête, je lui dis tout ce qui me passe de tendre dans l'esprit; je ris, je pleure; enfin je lui déclare que je l'adore… Qu'est-ce qu'il me répond à cela de sa voix douce et pas plus émue qu'un marbre: «Pauvre enfant!…» Pauvre enfant, reprit Rose-Pompon avec indignation… ni plus ni moins que si j'étais venue me plaindre à lui d'un mal de dent, parce qu'il me poussait une dent de sagesse… Mais ce qu'il y a d'affreux, c'est que je suis sûre que, s'il n'était pas malheureux d'autre part en amour, ce serait un vrai salpêtre; mais il est si triste, si abattu!

Puis, s'interrompant un moment, Rose-Pompon ajouta:

— Au fait… non… je ne veux pas vous dire cela… vous seriez trop contente… Enfin, après une pause d'une autre seconde:

— Ah bien! ma foi! tant pis! je vous le dis, reprit cette drôle de petite fille en regardant Mlle de Cardoville avec attendrissement et déférence; pourquoi me taire, après tout! J'ai commencé par vous dire, en faisant la fière, que le prince Charmant voulait m'épouser, et j'ai fini, malgré moi, par vous avouer qu'il m'avait environ mise à la porte. Dame! ce n'est pas ma faute, quand je veux mentir, je m'embrouille toujours. Aussi, tenez, madame, voilà la vérité pure: quand je vous ai rencontrée chez cette pauvre Mayeux, je me suis d'abord sentie colère contre vous comme un petit dindon… mais quand je vous ai eu entendue vous, si belle, si grande dame, traiter cette pauvre ouvrière comme votre soeur, j'ai eu beau faire, ma colère s'en est allée… Une fois ici, j'ai fait ce que j'ai pu pour la rattraper… impossible… plus je voyais la différence qu'il y a entre nous deux, plus je comprenais que le prince Charmant avait raison de ne songer qu'à vous… car c'est de vous, pour le coup, madame, qu'il est fou… allez… et bien fou… Ce n'est pas seulement à cause de l'histoire du tigre qu'il a tué pour vous à la Porte-Saint- Martin que je dis cela; mais depuis, si vous saviez mon Dieu! toutes les folies qu'il faisait avec votre bouquet. Et puis, vous ne savez pas! toutes les nuits il les passait sans se coucher, et bien souvent à pleurer dans un salon, où, m'a-t-on dit, il vous a vue pour la première fois… vous savez… près de la serre… Et votre portrait donc, qu'il a fait de souvenir sur la glace à la mode de son pays! et tant d'autres choses! Enfin, moi qui l'aimais et qui voyais cela, ça commençait d'abord par me mettre hors de moi; et puis ça devenait si touchant, si attendrissant, que je finissais par en avoir les larmes aux yeux. Mon Dieu!… oui… madame… tenez… comme maintenant rien qu'en y pensant, à ce pauvre prince. Ah! madame, ajouta Rose-Pompon, ses jolis yeux bleus baignés de pleurs, et avec une expression d'intérêt si sincère qu'Adrienne fut profondément émue; ah! madame… vous avez l'air si doux, si bon! ne le rendez donc pas malheureux, aimez-le donc un peu, ce pauvre prince… Voyons, qu'est-ce que cela vous fait de l'aimer!…

Et Rose-Pompon, d'un geste sans doute trop familier, mais rempli de naïveté, prit avec effusion la main d'Adrienne comme pour accentuer davantage sa prière.

Il avait fallu à Mlle de Cardoville un grand empire sur elle-même pour contenir, pour refouler l'élan de sa joie, qui du coeur lui montait aux lèvres, pour arrêter le torrent de questions qu'elle brûlait d'adresser à Rose-Pompon, pour retenir enfin les douces larmes de bonheur qui depuis quelques instants tremblaient sous ses paupières; et puis, chose bizarre! lorsque Rose-Pompon lui avait pris la main, Adrienne, au lieu de la retirer, avait affectueusement serré celle de la grisette, puis, par un mouvement machinal, l'avait attirée près de la fenêtre, comme si elle eût voulu examiner plus attentivement encore la délicieuse figure de Rose-Pompon. La grisette, en entrant, avait jeté son châle et son bibi sur le lit, de sorte qu'Adrienne put admirer les épaisses et soyeuses nattes de beaux cheveux blond cendré qui encadraient à ravir le frais minois de cette charmante fille, aux joues roses et fermes, à la bouche vermeille comme une cerise, aux grands yeux d'un bleu si gai; Adrienne put enfin remarquer, grâce au décolleté un peu risqué de Rose-Pompon, la grâce et les trésors de sa taille de nymphe.