Et il avait été, en effet, indignement trahi.

«L'homme est né pour vivre dans la désolation.»

Et il vivait dans la désolation.

«Il n'y a de repos que dans l'abnégation de la pensée.»

Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trêve à ses douleurs.

Deux couvertures, habilement ménagées sous les tentures et dans les boiseries des chambres de cette maison, permettaient à toute heure de voir ou d'entendre les pensionnaires, et surtout d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si révélatrices lorsque l'homme se croit seul.

Quelques exclamations douloureuses échappées à M. Hardy dans sa sombre solitude furent rapportées au père d'Aigrigny par un mystérieux surveillant. Le révérend père, suivant scrupuleusement les instructions de Rodin, n'avait d'abord visité que très rarement son pensionnaire. On a dit que le père d'Aigrigny, lorsqu'il le voulait, déployait un charme de séduction presque irrésistible; mettant dans ses entrevues un tact, une réserve remplis d'adresse, il se présenta seulement de temps à autre pour s'informer de la santé de M. Hardy. Bientôt le révérend père, renseigné par son espion, et aidé de sa sagacité naturelle, vit tout le parti qu'on pouvait tirer de l'affaissement physique et moral du pensionnaire; certain d'avance que celui-ci ne se rendrait pas à ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la tristesse de la maison, l'engageant affectueusement, soit à la quitter si la monotonie de l'existence qu'on y menait lui pesait, soit à rechercher du moins au dehors quelques distractions, quelques plaisirs.

Dans l'état où se trouvait cet infortuné, lui parler de distractions, de plaisirs, c'était sûrement provoquer un refus; ainsi en arriva-t-il. Le père d'Aigrigny n'essaya pas d'abord de surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas mot de ses chagrins; mais, chaque fois qu'il le vit, il parut lui témoigner un tendre intérêt par quelques mots simples, profondément sentis. Peu à peu ces entretiens, d'abord assez rares, devinrent plus fréquents, plus longs: d'une éloquence mielleuse, insinuante, persuasive, le père d'Aigrigny prit naturellement pour thème les désolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pensée de M. Hardy.

Souple, prudent, habile, sachant que jusqu'alors ce dernier avait professé cette généreuse religion naturelle qui prêche une reconnaissante adoration pour Dieu, l'amour de l'humanité, le culte du juste et du bien, et qui, dédaigneuse du dogme, professe la même vénération pour Marc Aurèle que pour Confucius, pour Platon, que pour le Christ, pour Moïse que pour Lycurgue, le père d'Aigrigny ne tenta pas tout d'abord de _convertir _M. Hardy; il commença par rappeler sans cesse à la pensée de ce malheureux, chez qui il voulait tuer toute espérance, les abominables déceptions dont il avait souffert; au lieu de montrer ces trahisons comme des exceptions dans la vie; au lieu de tâcher de calmer, d'encourager, de ranimer cette âme abattue; au lieu d'engager M. Hardy à chercher l'oubli, la consolation de ses chagrins dans l'accomplissement de ses devoirs envers l'humanité, envers ses frères, qu'il avait déjà tant aimés et secourus, le père d'Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortuné, lui peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra fourbes, ingrats, méchants, et parvint à rendre son désespoir incurable.

Ce but atteint, le jésuite fit un pas de plus. Sachant l'adorable bonté du coeur de M. Hardy, profitant de l'affaiblissement de son esprit, il lui parla de la consolation qu'il y aurait pour un homme accablé de chagrins désespérés à croire fermement que chacune de ses larmes, au lieu d'être stérile, était agréable à Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes; à croire enfin, ajoutait habilement le révérend père, qu'il était donné au _fidèle _seul d'_utiliser sa douleur _en faveur d'aussi malheureux que lui et de la rendre _douce _au Seigneur.