Tout ce qu'il y a de désespérant et d'impie, tout ce qui se cache d'atroce machiavélisme politique dans ces maximes détestables qui font du Créateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu impitoyable, incessamment altéré des larmes de l'humanité, se trouvait ainsi habilement sauvé aux yeux de M. Hardy, dont les généreux instincts subsistaient toujours. Bientôt cette âme aimante et tendre, que ces prêtres indignes poussaient à une sorte de suicide moral, trouva un charme amer à cette fiction: que, du moins, ses chagrins profiteraient à d'autres hommes. Ce ne fut d'abord, il est vrai, qu'une fiction; mais un esprit affaibli qui se complaît dans une pareille fiction l'admet tôt ou tard comme réalité, et en subit peu à peu toutes les conséquences.
Tel était donc l'état moral et physique de M. Hardy, lorsque, par l'intermédiaire d'un domestique gagné, il avait reçu d'Agricol Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.
Le jour de cette entrevue était arrivé. Deux ou trois heures avant le moment fixé pour la visite d'Agricol, le père d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy.
XXXI. La visite.
Lorsque le père d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy, celui-ci était assis dans un grand fauteuil; son attitude annonçait un accablement inexprimable; à côté de lui, sur une petite table, se trouvait une potion ordonnée par le docteur Baleinier, car la frêle constitution de M. Hardy avait été rudement atteinte par de cruelles secousses; il semblait n'être plus que l'ombre de lui-même; son visage, très pâle, très amaigri, exprimait à ce moment une sorte de tranquillité morne. En peu de temps, ses cheveux étaient devenus complètement gris; son regard voilé errait çà et là languissant, presque éteint; il appuyait sa tête au dossier de son siège, et ses mains effilées, sortant des larges manches de sa robe de chambre brune, reposaient sur les bras de son fauteuil.
Le père d'Aigrigny avait donné à sa physionomie, en s'approchant de son pensionnaire, l'apparence la plus bénigne, la plus affectueuse; son regard était rempli de douceur et d'aménité, jamais l'inflexion de sa voix n'avait été plus caressante.
— Eh bien! mon cher fils, dit-il à M. Hardy en l'embrassant avec une hypocrite effusion (le jésuite embrasse beaucoup), comment vous trouvez-vous aujourd'hui?
— Comme d'habitude, mon père.
— Continuez-vous à être satisfait du service des gens qui vous entourent, mon cher fils?
— Oui, mon père.