Le révérend père sortit. Agricol, étourdi, confondu, se demandait si c'était bien son ancien patron qu'il entendait appeler le père d'Aigrigny _mon père _avec tant de déférence et d'humilité. Puis, à mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie éteinte une expression d'affaissement, de lassitude, qui le navrait et l'effrayait à la fois; aussi lui dit-il, en tâchant de cacher son pénible étonnement:

— Enfin, monsieur… vous allez nous être rendu… nous allons bientôt vous voir au milieu de nous… Ah! votre retour va faire bien des heureux… apaisera bien des inquiétudes!… car, si cela était possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que nous avons un instant craint de vous perdre.

— Brave et digne garçon, dit M. Hardy avec un sourire de bonté mélancolique en tendant sa main à Agricol, je n'ai jamais douté un moment ni de vous ni vos camarades; leur reconnaissance m'a toujours récompensé du bien que j'ai pu leur faire.

— Et que vous leur ferez encore, monsieur… car vous…

M. Hardy interrompit Agricol et lui dit:

— Écoutez-moi, mon ami; avant de continuer cet entretien, je dois vous parler franchement, afin de ne laisser ni à vous ni à vos camarades des espérances qui ne peuvent plus se réaliser… Je suis décidé à vivre désormais, sinon dans le cloître, du moins dans la plus profonde retraite; car je suis las, voyez-vous, mon ami!… oh! bien las…

— Mais nous ne sommes pas las de vous aimer, nous, monsieur, s'écria le forgeron, de plus en plus effrayé des paroles et de l'accablement de M. Hardy. C'est à notre tour maintenant de nous dévouer pour vous, de venir à votre aide à force de travail, de zèle, de désintéressement, afin de relever la fabrique, votre noble et généreux ouvrage.

M. Hardy secoua tristement la tête.

— Je vous le répète, mon ami, reprit-il, la vie active est finie pour moi; en peu de temps, voyez-vous, j'ai vieilli de vingt ans; je n'ai plus ni la force, ni la volonté, ni le courage de recommencer à travailler comme par le passé; j'ai fait, et je m'en félicite, ce que j'ai pu pour le bien de l'humanité… j'ai payé ma dette… Mais à cette heure je n'ai plus qu'un désir, le repos… qu'une espérance… les consolations et la paix que procure la religion.

— Comment! monsieur, dit Agricol, au comble de la stupeur, vous aimez mieux vivre ici dans ce lugubre isolement, que de vivre au milieu de nous qui vous aimons tant!… Vous croyez que vous serez plus heureux ici, parmi ces prêtres, que dans votre fabrique relevée de ses ruines, et redevenue plus florissante que jamais.