La physionomie du maréchal redevint sombre, il dit d'une voix brève et rapide:

— Il m'est arrivé… qu'on me méprise, qu'on me dédaigne.

— Vous… vous!…

— Oui, moi, et après tout, reprit le maréchal avec amertume, pourquoi te cacher cette nouvelle blessure? J'ai douté de toi, et je te dois un dédommagement; apprends donc tout: depuis quelque temps, je m'en aperçois, lorsque je les rencontre, mes anciens compagnons d'armes s'éloignent peu à peu de moi…

— Comment… cette lettre anonyme de tout à l'heure… c'était à cela…

— Qu'elle faisait allusion… oui… et elle disait vrai, reprit le maréchal avec un soupir de rage et d'indignation.

— Mais c'est impossible, mon général, vous si aimé, si respecté…

— Tout cela, ce sont des mots; je te parle de faits, moi. Quand je parais, souvent l'entretien commencé cesse tout à coup; au lieu de me traiter en camarade de guerre, on affecte envers moi une politesse rigoureusement froide; ce sont enfin mille nuances, mille riens qui blessent le coeur, et dont on ne peut se formaliser…

— Ce que vous me dites là… mon général, me confond, reprit
Dagobert atterré. Vous me l'assurez… je dois vous croire…

— C'est intolérable. J'ai voulu en avoir le coeur net; ce matin je vais chez le général d'Havrincourt; il était avec moi colonel de la garde impériale: c'est l'honneur et la loyauté même. Je viens à lui le coeur ouvert. «Je m'aperçois, lui dis-je, de la froideur qu'on me témoigne; quelque calomnie doit circuler contre moi; dites-moi tout; connaissant les attaques, je me défendrai hautement, loyalement.»