— Eh bien, mon général?

— D'Havrincourt est resté impassible, cérémonieux; à mes questions, il m'a répondu froidement: «Je ne sache pas, monsieur le maréchal, qu'aucun bruit calomnieux ait été répandu sur vous. - - Il ne s'agit pas de m'appeler monsieur le maréchal, mon cher d'Havrincourt; nous sommes de vieux soldats, de vieux amis; j'ai l'honneur inquiet, je l'avoue, car je trouve que vous et nos camarades ne m'accueillez plus cordialement comme par le passé. Ce n'est pas à nier… je le vois, je le sais, je le sens…» À cela, d'Havrincourt me répond avec la même froideur: «Jamais je n'ai vu qu'on ait manqué d'égards envers vous. — Je ne vous parle pas d'égards, me suis-je écrié en serrant affectueusement sa main, qui a faiblement répondu à mon étreinte; je vous parle de la cordialité, de la confiance qu'on me témoignait, tandis que maintenant l'on me traite en étranger. Pourquoi cela? Pourquoi ce changement?» Toujours froid et réservé, il me répond: «Ce sont là des réserves si délicates, monsieur le maréchal, qu'il m'est impossible de vous donner un avis à ce sujet.» Mon coeur a bondi de colère, de douleur. Que faire? Provoquer d'Havrincourt, c'était fou; par dignité, j'ai rompu cet entretien, qui n'a que trop confirmé mes craintes… Ainsi, ajouta le maréchal en s'animant de plus en plus, ainsi je suis sans doute déchu de l'estime à laquelle j'ai droit, méprisé peut-être, sans en savoir seulement la cause! Cela n'est-il pas odieux? Si du moins on articulait un fait, un bruit quelconque, j'aurais prise au moins pour me défendre, pour me venger ou pour répondre. Mais rien, rien, pas un mot; une froideur polie aussi blessante qu'une insulte… Oh! encore une fois, c'est trop… c'est trop… car tout ceci se joint encore à d'autres soucis. Quelle vie est la mienne, depuis la mort de mon père?… Trouvé-je du moins quelques repos, quelque bonheur dans sa maison? Non. J'y rentre, c'est pour y lire des lettres infâmes… et de plus, ajouta le maréchal d'un ton déchirant après un moment d'hésitation, et de plus, je trouve mes enfants de plus en plus indifférentes pour moi… Oui, ajouta le maréchal en voyant la stupeur de Dagobert, et elles ne savent pourtant pas combien elles me sont chères.

— Vos filles… indifférentes! reprit Dagobert avec stupeur, vous leur faites ce reproche?

— Eh! mon Dieu! je ne les blâme pas; à peine si elles ont eu le temps de me connaître.

— Elles n'ont pas eu le temps de vous connaître! reprit le soldat d'un ton de reproche en s'animant à son tour. Ah! et de quoi leur mère leur parlait-elle, si ce n'est de vous? Et moi donc, est-ce qu'à chaque instant vous n'étiez pas en tiers avec nous? Et qu'aurions-nous donc appris à vos enfants, sinon à vous connaître, à vous aimer?

— Vous les défendez… c'est justice… elles vous aiment mieux que moi, dit le maréchal avec une amertume croissante.

Dagobert se sentit si péniblement ému, qu'il regarda le maréchal sans lui répondre.

— Eh bien, oui, s'écria le maréchal avec une douloureuse expansion, oui, cela est lâche et ingrat, soit; mais il n'importe!… Vingt fois j'ai été jaloux de l'affectueuse confiance que mes enfants vous témoignaient, tandis qu'auprès de moi elles semblent toujours craintives. Si leurs figures mélancoliques s'animent quelquefois d'une expression un peu plus gaie que d'habitude, c'est en vous parlant, c'est en vous voyant; tandis que pour moi il n'y a que respect, contrainte, froideur… et ce calme me tue. Sûr de l'affection de mes enfants, j'aurais tout bravé… tout surmonté.

Puis, voyant Dagobert s'élancer vers la porte qui communiquait dans la chambre de Rose et de Blanche, le maréchal lui dit:

— Où vas-tu?