— Du courage, monsieur, dit tristement Mlle de Cardoville. Hélas! il vous faut chercher des consolations dans la tendresse des deux anges qui vous restent.
— Mon général, dit Dagobert d'une voix ferme et grave, je suis venu de Sibérie… seul… avec vos deux filles.
— Et leur mère! leur mère! s'écria Pierre Simon d'une voix déchirante.
— Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux orphelines, répondit le soldat.
— Morte!… s'écria Pierre Simon avec accablement, morte!… Un morne silence lui répondit.
À ce coup inattendu, le maréchal chancela, s'appuya au dossier d'une chaise et tomba assis en cachant son visage dans ses mains. Pendant quelques minutes on n'entendit que des sanglots étouffés; car non seulement Pierre Simon aimait sa femme avec idolâtrie, pour toutes les raisons que nous avons dites au commencement de cette histoire; mais, par un de ces singuliers compromis que l'homme longtemps et cruellement éprouvé fait, pour ainsi dire, avec la destinée, Pierre Simon, fataliste comme toutes les âmes tendres, se croyant en droit de compter enfin sur du bonheur après tant d'années de souffrances, n'avait pas un moment douté qu'il retrouverait sa femme et ses enfants, double consolation que la destinée lui devait, après de si grandes traverses. Au contraire de certaines gens que l'habitude de l'infortune rend moins exigeants, Pierre Simon avait compté sur un bonheur aussi complet que l'avait été son malheur… Sa femme et ses enfants, telles étaient les seules conditions, uniques, indispensables de la félicité qu'il attendait; sa femme eût survécu à ses filles, qu'elle ne les eût pas plus remplacées pour lui qu'elles ne remplaçaient leur mère à ses yeux: faiblesse ou _cupidité _de coeur, cela était ainsi. Nous insistons sur cette singularité, parce que les suites de cet incessant et douloureux chagrin exerceront une grande influence sur l'avenir du maréchal Simon.
Adrienne et Dagobert avaient respecté la douleur accablante de ce malheureux homme. Lorsqu'il eut donné un libre cours à ses larmes, il redressa son mâle visage, alors d'une pâleur marbrée, passa la main sur ses yeux rougis, se leva et dit à Adrienne:
— Pardonnez-moi, mademoiselle… je n'ai pu vaincre ma première émotion… Permettez-moi de me retirer… J'ai de cruels détails à demander au digne ami qui n'a quitté ma femme qu'à son dernier moment… Veuillez avoir la bonté de me faire conduire auprès de mes enfants… de mes pauvres orphelines.
Et la voix du maréchal s'altéra de nouveau.
— Monsieur le maréchal, dit Mlle de Cardoville, tout à l'heure encore nous attendions ici vos chères enfants… malheureusement notre espérance a été trompée…