Après quatre heures de marche, le chevalier et le boucanier arrivèrent assez près du Morne-au-Diable. La route était si difficile et si embarrassée, que les deux compagnons purent à peine échanger quelques paroles.

Croustillac devenait pensif à mesure qu’il approchait de l’habitation de la Barbe-Bleue; malgré la bonne opinion qu’il avait de lui-même, malgré ses consolantes réflexions sur la nudité allégorique de Vénus et de la Vérité, il regrettait que sa bonne mine naturelle ne fût point relevée par de riches vêtements. Il se hasarda donc, après maintes hésitations, à faire le mensonge suivant au boucanier:

—Je vous avouerai, mon loyal et digne rival, que mes gens et mes malles étant restés à Saint-Pierre, je me trouve, comme vous voyez, assez peu galamment troussé... pour me présenter devant la reine de nos pensées.

—Qu’est-ce que ça veut dire, demanda le boucanier.

—Cela veut dire, brave Nemrod, que j’ai l’air d’un mendiant; que mon justaucorps et mes chaussures qui étaient hier presque neufs, sont à cette heure abominablement outragés et paraissent avoir au moins.... six mois d’existence.

—Six mois? Oh! oh! ils ont l’air diablement plus âgés que cela, frère.

—C’est ce qui prouve combien votre diable de soleil est torréfiant! en une journée, il a dévoré la couleur de ces habits qui étaient hier du vert céladon le plus frais, le plus tendre et le plus coquet... tandis qu’à cette heure...

—Ils sont à peu près couleur de grenouille morte, dit le boucanier. C’est comme votre baudrier, notre soleil affamé en a mangé l’or, il n’a laissé que le fil rouge.

—Qu’importe le baudrier, si l’épée sort librement et vaillamment du fourreau? dit fièrement Croustillac; puis, se radoucissant, il ajouta:

—C’est justement parce que je suis momentanément dans un équipage indigne de ma qualité, que je voudrais savoir... si je ne trouverais pas à me vêtir plus convenablement au Morne-au-Diable.