—Ah ça! est-ce que vous croyez que la Barbe-Bleue tient une boutique de friperie? dit le boucanier.
—Me préserve le ciel de l’accuser de cet ignoble trafic! Mais enfin on pourrait par hasard... et cela n’aurait rien d’étonnant, on pourrait par hasard, dis-je, avoir oublié, dans le coin d’un vestiaire, quelques habits provenant d’un des défunts de notre infante!
—Eh bien? fit le boucanier.
—Eh bien! reprit imperturbablement le chevalier, quoiqu’il m’en coûte beaucoup de me parer de ce qui ne m’appartient pas, et surtout de ce qui peut m’habiller fort mal, je m’en accommoderai pourtant, à défaut de mes somptueux vêtements restés à Saint-Pierre... et au risque d’être abominablement défiguré peut-être par ces habits de hasard... ajouta-t-il dédaigneusement.
Le boucanier ne put s’empêcher de rire aux éclats de la singulière idée de son compagnon.
Croustillac rougit de colère, et dit:
—Mordioux! vous êtes bien gai, mon compagnon!
—Je ris parce que je vois que je ne suis pas le seul à trafiquer des peaux, dit Arrache-l’Ame. Pardieu! nous sommes vraiment frères! si je dépèce le cuir du taureau, vous ne faites pas fi de la dépouille d’un des maris de la veuve. Mais nous voici arrivés au pied du morne; attention, frère, il faut avoir le jarret ferme et le coup d’œil sûr pour gravir ce sentier escarpé; si vous le trouvez trop rude, vous pouvez vous arrêter ici, je vous enverrai un guide pour vous reconduire au Macouba.
—M’arrêter ici?... au terme du voyage?... après mille traverses? au moment de voir et de subjuguer cette enchanteresse Barbe-Bleue? s’écria le chevalier, vous perdez la tête... Allez, allez, mon camarade, ce que vous ferez, je le ferai, dit le chevalier.
En effet, grâce à ses longues jambes, à son agilité naturelle, à son sang-froid, Croustillac suivit le boucanier dans le chemin périlleux qui conduisait à l’habitation, à travers les effrayants précipices du Morne-au-Diable.