Pendant qu’un des esclaves plaçait devant le chevalier une petite table d’un bois précieux incrusté d’ivoire, le nègre portant le paquet étalait sur le lit un habit complet de velours noir, orné de riches boutonnières brodées en or.
Ce qu’il y avait de singulier dans ce justaucorps, c’est que sa manche gauche était de satin cerise: cette manche fermait au-dessus du poignet par une sorte de large parement de buffle; du reste, à l’exception de cette étrangeté, cet habit était élégamment coupé; des bas de soie très fins, des rhingraves, de magnifiques dentelles, un large feutre orné d’une grosse tresse d’or et de belles plumes blanches devaient compléter la transfiguration de l’aventurier.
Pendant que le chevalier s’ingéniait à deviner pourquoi la manche gauche de ce justaucorps de velours noir était de satin cerise, deux nègres préparaient un bain dans un cabinet de toilette voisin de la chambre; l’autre esclave vint demander à Croustillac, en assez bon français, s’il voulait être rasé et peigné, Croustillac y consentit.
Parfaitement rafraîchi et délassé par un bain aromatique, bien enveloppé par les esclaves dans les peignoirs de fine toile de Hollande qui exhalaient les plus suaves odeurs, l’aventurier s’étendit voluptueusement sur un moelleux divan, pendant que ses nègres valets de chambre l’éventaient avec d’énormes plumeaux.
Le chevalier, malgré sa confiance aveugle dans sa destinée, qui, selon lui, devait être d’autant plus belle qu’elle avait été jusque-là plus misérable, le chevalier croyait quelquefois rêver; ses plus folles espérances étaient dépassées; en jetant un coup d’œil complaisant sur les riches habits qu’il allait revêtir et qui devaient le rendre fatalement irrésistible, et sentit presque un remords à l’endroit du boucanier, qui venait si imprudemment de mettre le loup dans la bergerie de son amour.
Cette pensée d’un précieux phébus fit sourire Croustillac; il se préparait à éblouir la Barbe-Bleue par un ravissant jargon de ruelle qui devait victorieusement l’emporter sur le langage de ses sauvages adorateurs.
Tout à coup une horrible appréhension vint obscurcir les riantes visions du Gascon; il craignit pour la première fois que la Barbe-Bleue ne fût d’une laideur repoussante; il eut la modestie de penser que peut-être aussi ce serait trop exiger du sort que de vouloir que la Barbe-Bleue fût d’une beauté idéale.
Croustillac se montra donc d’assez bonne composition; il se dit avec la conviction d’un homme qui sait sagement modérer et borner ses prétentions:
—Pourvu que la veuve n’ait pas plus de quarante à cinquante ans, pourvu qu’elle ne soit ni borgne ni audacieusement bossue; pourvu qu’il lui reste quelques dents et plusieurs cheveux, ma foi, son vin est si bon, sa vaisselle si splendide, ses gens si soigneux, que si elle justifie de trois à quatre millions, mordioux! je consens... à courir les risques de mes devanciers et à rendre la veuve heureuse, foi de Croustillac! vu que j’aime mieux subir toutes les conséquences de mon métier de mari... que de retourner à bord de la Licorne, avaler des bougies allumées pour la plus grande joie de cet animal amphibie de maître Daniel! Ainsi donc, la Barbe-Bleue fût-elle laide, fût-elle mûre, elle est millionnaire, je me charge de la bonne dame, et je serai pour elle si superlativement aimable que, loin de m’envoyer rejoindre les autres défunts, elle n’aura pas d’autre idée que celle de me conserver précieusement et d’embellir ma vie par toutes sortes de délicieuses imaginations.... Allons... allons, Croustillac, reprit l’aventurier avec une nouvelle exaltation, je te le disais bien, ton étoile se lève d’autant plus étincelante qu’elle a été plus longtemps obscurcie!... Oui... elle se lève.
En disant ces mots, le chevalier appela un des noirs qui attendait ses ordres dans la pièce voisine, et avec son aide revêtit l’habit de velours noir à manche cerise.