—Peste! se dit Croustillac, il paraît que je n’y vais pas de main-morte, et que décidément je suis un gaillard à encager bel et bien... Si je savais comment tout ceci finira, je m’amuserais beaucoup.

—Le roi, mon maître, ne peut pas oublier, milord-duc, que vous avez porté vos vues jusque sur le trône.

—Eh bien, c’est vrai, s’écria Croustillac avec une expression de franchise spontanée, c’est vrai, je ne le nie pas. Que voulez-vous... l’ambition, la gloire, l’entraînement de la jeunesse... Mais, croyez-moi, monsieur, ajouta-t-il avec un soupir en parlant d’un ton mélancolique et élégiaque, croyez-moi, l’âge nous mûrit... nous rend sages, avec les années l’ambition s’éteint, on vit content de peu dans la retraite... Une fois tranquille dans le port, jetant un regard philosophique sur les orages des passions... on cultive les champs paternels... quand on en a... ou du moins on regarde couler en paix le fleuve de la vie... qui va bientôt se perdre dans l’océan de l’éternité... En un mot, vous comprenez, monsieur, que si, dans notre première jeunesse, nous avons pu nous laisser aller à d’audacieuses visées... il ne s’ensuit pas que dans notre âge mûr... nous n’en reconnaissions pas la vanité... toute la vanité... Je vis obscur et tranquille, au sein de mon intérieur, avec une jeune femme charmante, aimé de ceux qui m’entourent, faisant un peu de bien... Ah! monsieur, voilà la seule existence qui me convienne; je n’hésiterai donc pas, en confirmation de ces paroles, à vous jurer de ne jamais élever la moindre prétention au trône d’Angleterre... vrai... foi de gentilhomme, je n’en ai pas la moindre envie.

—Je n’ai malheureusement pas, milord-duc, le droit d’accepter votre serment; le roi, mon maître, peut seul le recevoir et y voir, si bon lui semble, une garantie suffisante contre de nouveau troubles... Quant à moi, j’ai ordre de conduire votre Grâce à Londres... et je dois remplir ma mission.

—Vous êtes persévérant, monsieur. Quand vous avez une idée... vous y tenez beaucoup...

—A quelque prix que ce soit, milord-duc, je remplis les ordres qui me sont donnés. Vous devez voir, au calme qui préside à notre entretien, que je ne doute pas du succès de mon entreprise; à cette heure que votre Grâce sait les motifs qui me font agir, je ne doute pas qu’elle ne me suive sans faire la moindre résistance.

Croustillac avait prolongé l’entretien autant qu’il l’avait pu; il lui fallait décidément suivre le colonel ou lui avouer la vérité. Le Gascon dit à Rutler:

—En supposant, monsieur, que je consente à vous suivre de bon gré, quel sera notre ordre de marche, comme on dit?

—Votre Grâce, toujours ainsi les mains liées, me permettra de lui offrir mon bras gauche; je tiendrai mon poignard à la main droite afin d’être prêt à vous frapper en cas d’alerte, milord, et nous nous dirigerons vers votre maison.

—Ensuite, monsieur?