—Une fois arrivé chez vous, milord, vous ordonnerez immédiatement à un de vos esclaves d’aller avertir vos nègres pêcheurs de préparer leur barque; elle nous suffira pour nous transporter à la Barbade. Dans cette île, nous trouverons un bâtiment de guerre qui m’attend et à bord duquel, monseigneur, vous serez transporté à Londres et remis entre les mains du gouverneur de la Tour.
—Et vous vous imaginez sérieusement, monsieur, que je donnerai moi-même l’ordre de préparer tout ce qu’il faut pour mon enlèvement?
—Oui, monseigneur, par une raison fort simple: votre Grâce sent la pointe de ce poignard?
—Oui, sans doute... vous en revenez toujours là... vous vous répétez beaucoup, monsieur.
—Nous autres Flamands, nous avons peu d’imagination... que voulez-vous... il n’y a rien de plus brutal que nos procédés; mais réussir, voilà l’important; or, ce brin d’acier me suffit, car si vous refusez d’obéir à la moindre de mes injonctions, milord-duc, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous en prévenir, je vous tue sans miséricorde...
—J’ai aussi déjà eu l’honneur de vous dire, monsieur... que votre moyen ne manquait pas d’originalité... mais j’ai des esclaves... des amis, monsieur, et vous sentez bien que malgré votre bravoure...
—Mon Dieu, milord... si je vous tue... il est évident que je serai tué à mon tour, soit par vos esclaves, soit par vos âmes damnées de la flibuste ou du boucan, soit enfin par les autorités françaises, qui seront parfaitement dans leur droit de me faire fusiller, car je suis Anglais, et je m’introduis en temps de guerre dans cette île, qui est considérée comme une place forte.
—Vous voyez donc bien, monsieur, ma mort ne serait pas impunie.
—En acceptant cette mission, j’ai fait d’avance le sacrifice de ma vie; tout ce que je veux, milord-duc, c’est que vous ne soyez plus pour mon maître un sujet de crainte... pour l’Angleterre un sujet de troubles; le roi Guillaume n’aime pas le sang, mais il hait la guerre civile. Votre réclusion perpétuelle ou votre mort peuvent seules le rassurer; choisissez donc, milord-duc, entre le poignard ou la prison, il le faut; vous serez mon captif ou ma victime. Encore un mot, si vous n’étiez pas absolument en mon pouvoir, je ne vous dirais pas, au prix de ma vie, ce que je vais vous dire.
—Parlez, monsieur.