—Cette confidence, en vous prouvant le mal que vous pourriez faire à l’Angleterre, milord-duc, vous prouvera aussi de quel intérêt il est pour le roi Guillaume qu’un ennemi tel que vous soit dans l’impossibilité d’agir; les partisans de votre première révolte, qui vous ont vu décapiter sous leurs yeux, gardent encore de vous les plus chers souvenirs.

—Vraiment?... ça ne m’étonne pas de leur part, et c’est d’autant plus désintéressé à eux qu’il y avait tout lieu de croire que je ne pourrais jamais les remercier... Puis le Gascon se dit: Il faut que ce Flamand, qui parle du reste assez sagement, ait un coup de marteau... une idée fixe à l’endroit de mon exécution.

Le colonel reprit:

—Ah! milord-duc, vous payez cher votre influence.

—Fort cher, très cher, trop cher, monsieur... pour ce qu’elle est véritablement.

—Pourquoi vouloir le nier, milord, puisque vos ennemis même la reconnaissent?... Quand on songe que vos partisans conservent comme de pieuses reliques des lambeaux de vos vêtements imprégnés de votre sang, que chaque jour ils pleurent votre mort... Que serait-ce donc si vous reparaissiez tout à coup à leurs yeux? Que d’enthousiasme n’exciteriez-vous pas? Je vous le répète, milord; c’est parce que votre influence peut être fatale dans ces temps de troubles, qu’on doit à tout prix la neutraliser.

—Poignarder quelqu’un ou l’emprisonner éternellement, vous appelez ça neutraliser une influence, dit Croustillac. A la bonne heure... ça se dit probablement comme ça en politique... Après tout, je conçois la défiance que je vous inspire, car je suis un incorrigible conspirateur. On me coupe la tête devant mes partisans, croyant que ça va peut-être m’amender! Point! Au lieu de tenir compte de ce paternel avertissement, je conspire de plus belle; il est évident que ça doit finir par impatienter votre maître... Eh bien, monsieur, il s’impatiente à tort; car, une dernière fois, je vous déclare solennellement et à la face du ciel que je ne conspire pas, qu’il peut dormir en paix sur son trône, et que sa couronne ne me fait pas le moins du monde envie... Ceci est-il assez clair et assez catégorique, monsieur?

—Très clair et très catégorique, milord: mais je dois exécuter les ordres que j’ai reçus. Lorsque nous serons chez vous tout à l’heure, j’aurai l’honneur de vous communiquer une lettre autographe de S. M. le roi Guillaume, qui ne vous laissera aucun doute sur le but et l’autorité de la mission dont je suis chargé... Allons, milord, résignez-vous, c’est le sort de la guerre. D’ailleurs si vous hésitez, je compte sur un puissant auxiliaire...

—Et lequel?

—Instruite par moi du sort qui vous menace, vous voyant sous le coup de mon poignard...