—Toujours son éternel poignard... il est insupportable avec son poignard... pensa Croustillac; il n’a que ce mot-là... à la main...

—Madame la duchesse, reprit Rutler, aimera mieux vous voir prisonnier que tué... on sait combien elle vous aime, combien elle vous est dévouée... Elle donnerait sa vie pour vous; elle contribuera donc, j’en suis sûr, à vous faire envisager sagement votre position... Maintenant, milord-duc, choisissez: ou appelez quelques-uns de vos gens s’ils peuvent vous entendre, ou conduisez-moi chez vous, car il faut hâter votre départ...

Nous devons le dire à la louange de Croustillac, apprenant que la Barbe-Bleue était marié à un grand seigneur invisible, qu’elle aimait passionnément, et qu’on le prenait pour ce grand seigneur, il se résolut généreusement à être utile à la jeune femme, en prolongeant le plus possible le quiproquo dont il était victime, et en se faisant emmener prisonnier à la place du milord-duc inconnu.

Heureux de songer qu’Angèle lui aurait une grande obligation, le Gascon se résigna donc courageusement à subir toutes les conséquences de la position qu’il avait acceptée; seulement il ne savait de quelle manière sortir du Morne-au-Diable sans que son stratagème fût découvert.

—Milord-duc, je suis à vos ordres; il faut absolument partir à l’instant, dit le colonel avec impatience.

—C’est moi qui suis à vos ordres, reprit le chevalier, qui voyait avec un certain effroi arriver le moment critique de cet entretien.

Une idée lumineuse frappa Croustillac; il crut avoir trouvé le moyen d’échapper à ce danger et de sauver le mystérieux mari de la Barbe-Bleue.

—Écoutez-moi, monsieur, dit l’aventurier en prenant un air digne et pénétré, je vous donne ma parole de gentilhomme que je vous suivrai librement partout où vous me conduirez; mais je voudrais que la duchesse, ma femme, ne fût instruite de mon arrestation qu’après mon départ.

—Comment, milord-duc, vous vous résigneriez à abandonner madame votre femme... sans lui faire connaître votre triste position?

—Oui, à cause de raisons à moi connues... et puis, je tiens à m’épargner des adieux toujours déchirants.