L’épée dont on vient de parler était aussi riche par sa matière que curieuse par sa forme; la garde était d’or massif; sur la coquille, on voyait émaillées les armes royales d’Angleterre; la poignée représentait un lion debout, et sa tête, surmontée d’une couronne royale, servait de pommeau; le baudrier d’une grande richesse, quoique terni par un fréquent usage, était de velours rouge brodé de perles fines, au milieu desquelles les lettres C. S. étaient plusieurs fois reproduites.
Avant que de passer le baudrier, Croustillac dit au colonel:
—Je suis votre prisonnier, monsieur, puis-je garder mon épée? Je vous réitère ma parole de n’en faire aucun usage contre vous.
Sans doute cette arme historique était connue du colonel, car il répondit:
—Je savais que cette royale épée était entre les mains de votre Grâce; j’avais ordre de la respecter dans le cas où vous me suivriez de bon gré, monseigneur.
—Je comprends, se dit Croustillac, la Barbe-Bleue continue à agir en fine mouche... Elle me décore ainsi d’une partie de la défroque du milord-duc mystérieux pour augmenter encore l’erreur de cet ours flamand; tout mon regret est de ne pas connaître mon nom. Je sais, il est vrai, que j’ai eu le cou coupé; c’est déjà quelque chose, mais ça ne suffit pas pour constater mon identité, comme disent les gens de loi... Enfin, ceci durera ce qu’il plaira à Dieu; une fois que j’aurai tourné les talons, la Barbe-Bleue mettra sans doute son mari en sûreté; c’est le principal. Maintenant, affublons-nous du manteau, et mon déguisement sera sans doute complet.
Ce vêtement d’une coupe particulière était bleu, avec une sorte de camail en drap rouge galonné d’or; on voyait qu’il avait dû longtemps servir.
Le colonel dit au chevalier:
—Vous êtes fidèle au souvenir de la journée de Bridge-Water, monseigneur!
—Hum... hum... fidèle... comme ci... comme ça... cela dépend de la disposition dans laquelle je me trouve...