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Pendant que l’aventurier, prisonnier du colonel Rutler, quitte le Morne-au-Diable, nous introduisons le lecteur dans l’appartement le plus secret de la maison de la Barbe-Bleue.
C’était une vaste pièce très simplement meublée; çà et là, pendues aux boiseries, on voyait des armes de prix. Au-dessus d’un lit de repos, était un très beau portrait du roi Charles II d’Angleterre; plus loin, une miniature représentant une femme d’une beauté ravissante.
Dans un cadre d’ébène, plusieurs esquisses au crayon, assez habilement dessinées, avaient reproduit toujours le même profil; il était facile de deviner qu’on avait ainsi tâché de faire un portrait de souvenir. Le cadre était supporté sur une sorte de cartouche d’argent ciselé représentant de funèbres allégories, au milieu desquelles on lisait cette date: 15 JUILLET 1685.
Cet appartement était occupé par un homme dans la force de l’âge, grand, svelte, robuste. Ses nobles proportions rappelaient singulièrement la stature et la taille du capitaine l’Ouragan, du boucanier Arrache-l’Ame ou du Caraïbe Youmaalë.
En colorant les beaux traits de l’homme dont nous parlons de la teinte cuivrée du mulâtre, du roucouage du Caraïbe, ou en les cachant à demi sous l’épaisse barbe noire du boucanier, on aurait cru revoir ces trois individus dans ce même personnage.
Nous dirons donc au lecteur, qui déjà, sans doute, a pénétré ce mystère, que les déguisements du boucanier, du flibustier et du Caraïbe avaient été successivement portés par le même homme, qui n’était autre que le fils naturel de Charles II, Jacques, duc de Monmouth, exécuté à Londres, le 15 juillet 1685, comme coupable de haute trahison.
Tous les historiens s’accordent à dire que ce prince était très brave, très affable, d’un caractère très généreux, et d’une figure noble et belle. «Telle fut la fin d’un seigneur (dit Hume en parlant de Monmouth) que ses grandes qualités auraient pu rendre l’ornement de la cour, et qui eût été capable de bien servir sa patrie.
«La tendresse que le roi son père avait eue pour lui, les caresses d’une nombreuse faction et les amorces de l’affection populaire l’avaient engagé dans une entreprise supérieure à ses forces. L’amour du peuple le suivit dans toutes les variétés de sa fortune; après son exécution même, ses partisans conservèrent l’espérance de le revoir un jour à leur tête.»
Nous expliquerons plus tard les causes de la singulière espérance des partisans de ce prince, et comment Monmouth avait en effet survécu à son exécution.