—Et puis?
—Et puis, abandonnant ma monture, je me cacherais dans quelque caverne, je gravirais les rochers; j’ai de longues jambes et des jarrets d’acier...
—Mais, Polyphème, on retrouve bien les nègres marrons; vous qui n’avez pas leur habitude de cette vie nomade, on vous retrouvera facilement, à moins que vous ne soyez dévoré par les chats-tigres ou tué par les serpents. Telles sont vos deux seules chances d’échapper à la battue qu’on fera pour vous rattraper.
—Oui... mais au moins j’ai quelque chance d’échapper, tandis que suivant le bonhomme Chemeraut, comme le mouton suit le boucher qui le mène à la tuerie, je tombe en plein au milieu de mes partisans; le Mortimer me saute au cou, non pour m’embrasser, mais pour m’étrangler en voyant qui je suis, ou plutôt qui je ne suis pas... tandis que, en tentant de m’échapper, je puis réussir... et, qui sait? aller rejoindre peut-être la Barbe-Bleue? Le père Griffon lui est dévoué, par lui je saurai toujours où elle est, s’il le sait...
—Mais, Polyphème, vous êtes fou, vous aimez cette femme sans aucun espoir; elle est passionnément amoureuse de son mari, et quoiqu’on vous ait pris complaisamment pour lui, il est aussi beau, aussi grand seigneur, aussi intéressant, que vous êtes laid; ridicule et homme de peu, quoique de race antique... Polyphème.
—Eh! mordioux! que m’importe... En revoyant la Barbe-Bleue, je ne serai pas heureux, c’est vrai... mais je serai content... Est-ce qu’on ne jouit pas d’un beau site, d’un admirable tableau, d’un magnifique poëme, d’une musique enchanteresse, quoique ce site, ce tableau, ce poëme, cette musique ne soient pas vôtres? Eh bien... telle sera l’espèce de mon contentement auprès de la divine Barbe-Bleue.
—Une dernière observation, Polyphème? Votre fugue, heureuse ou non, n’éveillera-t-elle pas les soupçons de M. de Chemeraut? Ne compromettrez-vous pas ainsi ceux que vous avez, je l’avoue, assez habilement sauvés?
—Il n’y a rien à craindre de ce côté: le Caméléon marche comme un albatros; il est déjà le diable sait où; l’on mettrait à ses trousses tous les gardes-côtes de l’île qu’on ne saurait où le chercher. Ainsi donc, je ne vois aucun inconvénient à essayer si mon cheval va plus vite que celui du bonhomme Chemeraut... le bonhomme me semble justement très cogitatif à cette heure, la grève est belle et droite. Si je partais.
—Voyons... essayez... Partez, Polyphème!
A peine l’aventurier se fut-il donné mentalement cette permission, qu’appuyant plusieurs coups de talon à son cheval, il partit brusquement avec une grande rapidité.